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HITLER POUR MILLE ANS
:Par
Léon Degrelle

Qu´importe de souffrir si on a eu dans sa vie quelques heures immortelles. Au moins, on a vécu!

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Aux armes pour l´Europe

English Swedish

Chapitre premier
Le musellement des vaincus
[7] A nous, rescapés en 1945 du front de l’Est, déchirés par les blessures, accablés par les deuils, rongés
par les peines, quels droits nous reste-t-il encore ? Nous sommes des morts. Des morts avec des jambes,
des bras, un souffle, mais des morts.

Prononcer un mot en public, ou écrire dix lignes lorsqu’on a combattu, arme au poing, contre les Soviets,
et, surtout, lorsqu’on a été un chef dit « fasciste », est considéré sur-le-champ, du côté « démocratique »,
comme une sorte de provocation.

A un bandit de droit commun, il est possible de s’expliquer. Il a tué son père ? Sa mère ? Des banquiers ?
Des voisins ? Il a récidivé ? Vingt journaux internationaux ouvriront leur colonnes à ses Mémoires,
publieront sous des titres ronflants le récit de ses crimes, agrémenté de mille détails hauts en couleur, qu’il
s’agisse de Cheisman ou de dix de ses émules.

Les descriptions cliniques d’un vulgaire assassin vaudront les tirages et les millions d’un best-seller à son
analyste pointilleux, l’Américain Truman Capote.

D’autres tueurs publics comme les Bonnie et Clyde [8] connaîtront la gloire des cinémas et dicteront
même la mode dans les drugstores les plus huppés.

Quant aux condamnés politique, ça dépend. C’est la couleur de leur parti qui commandera leur
justification ou leur exécration.

Un Campesino, paysan rustaud devenu chef de bande du Frente Popular, et que les scrupules
n’étouffaient guère lorsqu’il s’agissait de faucher les rangs des Nationaux, a pu, en Espagne même, et à
des centaines de milliers d’exemplaires, dans le journal au tirage le plus élevé de Madrid, expliquer,
largement et librement, ce qu’avait été son aventure sanglante d’Espagnol de « Gauche ».
Mais voilà, lui était de Gauche.

Alors, lui avait le droit, comme tous les gens de Gauche ont tous les droits.
Quels qu’eussent été les crimes, voire les exterminations massives auxquels les régimes marxistes se
soient livrés, nul ne leur fera grise mine, la Droite conservatrice parce qu’elle se pique d’être, assez
imbécilement, ouverte au dialogue, la Gauche parce qu’elle couvre toujours ses hommes de main.
Un agitateur révolutionnaire à la Régis Debray pourra compter sur toutes les audiences qu’il voudra ; cent
journaux bourgeois reprendront avec éclat ses propos. Le Pape et le général de Gaulle se précipiteront
pour le protéger, l’un sous sa tiare, l’autre sous son képi
.
Comment, à ce propos, ne pas tracer un parallèle avec Robert Brasillach, le plus grand écrivain de France
de [9] la Deuxième Guerre mondiale ? Passionné de son pays, à qui il avait vraiment voué son oeuvre et sa
vie, il fut, lui, impitoyablement fusillé à Paris, le 6 février 1945, sans qu’un képi quelconque ne s’agitât, si
ce n’est pour donner le signal du tir du peloton d’exécution…
De même, l’anarchiste juif, né en Allemagne, nommé Cohn-Bendit, mollement recherché et, bien
entendu, jamais retrouvé par la police de Paris alors qu’il avait été tout près d’envoyer la France en l’air, a
pu, tant qu’il l’a voulu et comme il l’a voulu, publier ses élucubrations, aussi incendiaires que médiocres,
chez les éditeurs capitalistes, empochant, en ricanant, les chèques que ceux-ci lui tendaient pour couvrir
ses droits d’auteur !

Les Soviets ont perché leur dictature sur seize millions et demi d’assassinés : évoquer encore le martyre
de ceux-ci serait considéré comme nettement incongru.
Khrouchtchev, bateleur vulgaire pour marché aux porcs, pois chiche sur le nez, suintant, vêtu comme un
sac de chiffonnier, a parcouru, triomphant, sa mémère au bras, les Etats-Unis d’Amérique, escorté par des
ministres, des milliardaires, des danseuses de french-cancan et la fine fleur du clan Kennedy, se payant
même, pour finir, un numéro de savates sur tables et de chaussettes humides en pleine session de l’O.N.U.
Kossyguine a offert sa tête de pomme de terre mal cuite aux hommages fleuris de Français toujours
bouleversés à l’évocation d’Auschwitz, mais qui ont oublié les milliers d’officiers polonais, leurs alliés
de 1940, que l’U.R.S.S. assassina méthodiquement à Katyn.
Staline lui-même, le pire tueur du siècle, le tyran implacable, intégral, faisant massacrer, dans ses fureurs
[10] démentes, son peuple, ses collaborateurs, ses chefs militaires, sa famille, reçut un mirobolant sabre
d’or du roi le plus conservateur du monde, le roi d’Angleterre, qui ne comprit même pas ce que le choix
d’un tel cadeau à un tel criminel avait de macabre et de cocasse !
Mais que nous, les survivants « fascistes » de la Seconde Guerre mondiale, poussions l’impertinence
jusqu’à desserrer les dents un seul instant, aussitôt mille « démocrates » se mettent à glapir avec frénésie,
épouvantant nos amis eux-mêmes, qui suppliants, nous crient : attention ! attention !
Attention à quoi ?
La cause des Soviets était-elle vénérable à un tel point ? Tout au long d’un quart de siècle, les spectateurs
mondiaux ont eu d’éclatantes occasions de se rendre compte de sa malfaisance. La tragédie de la Hongrie,
écrasée sous les chars soviétiques, en 1956, en expiation du crime qu’elle avait commis de reprendre goût
à la liberté ; la Tchécoslovaquie terrassée, muselée par des centaines de milliers d’envahisseurs
communistes, en 1968, parce qu’elle avait eu l’ingénuité de bouloir se dégager un peu du carcan que
Moscou lui avait enserré autour du cou, comme à un forçat chinois ; le long soupir des peuples opprimés
par l’U.R.S.S., du golfe de Finlande jusqu’aux rivages de la mer Noire, démontrent [sic] clairement quelle
horreur eût connu l’Europe entière si Staline eût pu – et sans l’héroïsme des soldats du front de l’Est, il
l’eût pu – s’abattre dès 1943 jusqu’aux quais de Cherbourg et jusqu’au rocher de Gibraltar.
[11] De l’enfer de Stalingrad (novembre 1942) à l’enfer de Berlin (avril 1945), neuf cent jours
s’écoulèrent, neuf cent jours d’épouvante, de lutte chaque fois plus désespérée, dans des souffrances
horribles, au prix de la vie de plusieurs milliers de jeunes garçons qui se firent délibérément écraser,
broyer, pour essayer de contenir, malgré tout, les armées rouges dévalant de la Volga vers l’ouest de
l’Europe.
En 1940, entre l’irruption des Allemands à la frontière française près de Sedan et l’arrivée de ceux-ci à la
mer du Nord, il se passa tout juste une semaine. Si les combattants européens du front de l’Est, parmi
lesquels se trouvaient un demi-million de volontaires de vingt-huit pays non allemands, avaient détalé
avec la même vélocité, s’ils n’avaient pas opposé, pied à pied, au long de trois années de combats atroces,
une résistance inhumaine et surhumaine à l’immense marée soviétique, l’Europe eût été perdue,
submergée sans rémission dès la fin de 1943, ou au début de 1944, bien avant que le général Eisenhower
eût conquis son premier pommier de Normandie.
Un quart de siècle est là qui l’établit. Tous les pays européens que les Soviets ont conquis, l’Esthonie
[sic], la Lithuanie [sic], la Lettonie, la Pologne, l’Allemagne orientale, la Tchécoslovaquie, la Hongrie, la
Roumanie, la Bulgarie sont restés, depuis lors, implacablement, sous leur domination.
Au moindre écart, à Budapest ou à Prague, c’est le « knout » moderne, c’est-à-dire les chars russes
fauchant à bout portant les récalcitrants.
[12] Dès juillet 1945, les Occidentaux, qui avaient misé si imprudemment sur Staline, commencèrent à
déchanter.
- Nous avons tué le mauvais cochon, murmura Churchill au président Truman, à Potsdam, tandis qu’il
sortaient tous deux d’une entrevue avec Staline, le vrai vainqueur de la Deuxième Guerre mondiale.
Regrets tardifs et pitoyables…
Celui qui leur avait paru précédemment le « bon cochon », installé par eux sur deux continents, grognait
de satisfaction, la queue à Vladivostok, le groin fumant à deux cent kilomètres du territoire français.
Le groin est toujours là, depuis un quart de siècle, plus menaçant que jamais, à tel point que nul ne se
risque, à l’heure actuelle, à l’affronter, sinon à coups de courbettes.
Au lendemain de l’écrasement de Prague, à l’été de 1968, les Johnson, les de Gaulle, les Kiesinger s’en
tinrent à des protestations platoniques, à des regrets craintifs et réservés.
Entre-temps, sous la panse dudit cochon, la moitié de l’Europe étouffe.
Ça ne suffit-il donc pas ?
Est-il juste, est-il décent que ceux qui virent clair à temps, ceux qui jetèrent, de 1941 à 1945, leur
jeunesse, les doux liens de leur foyer, leurs forces, leurs intérêts en travers du chemin sanglant des armées
soviétiques, continuent à être traités comme des parias jusqu’à leur mort et au-delà même de leur
mort ?… Des parias à qui on cloue les lèvres dès qu’ils essayent de dire : « tout de même ».
[13] Tout de même… Nous avions des vies heureuses, des maisons où il faisait bon vivre, des enfants que
nous chérissions, des biens qui donnaient de l’aisance à notre existence…
Tout de même… Nous étions jeunes, nous avions des corps vibrants, des corps aimés, nous humions l’air
neuf, le printemps, les fleurs, la vie, avec une avidité triomphante…
Tout de même… Nous étions habités par une vocation, tendus vers un idéal…
Tout de même…Il nous a fallu jeter nos vingt ans, nos trente ans et tous nos rêves vers d’horribles
souffrances, d’incessantes angoisses, sentir nos corps dévorés par les froids, nos chairs déchirées par les
blessures, nos os rompus dans des corps à corps hallucinants.
Nous avons vu hoqueter nos camarades agonisants dans des boues gluantes ou dans les neiges violettes de
leur sang.
Nous sommes sortis vivants, tant bien que mal, de ces tueries, hagards d’épouvante, de peine et de
tourments.
Un quart de siècle après, alors que nos parents les plus chers sont morts dans des cachots ou ont été
assassinés, et que nous-mêmes sommes arrivés, dans nos exils lointains, au bout du rouleau du courage,
les « Démocraties », hargneuses, bilieuses, continuent à nous poursuivre d’une haine inextinguible.
Jadis, à Breda, comme on peut le voir encore dans l’inoubliable tableau de Velasquez, au musée du Prado
à Madrid, le vainqueur offrait ses bras, sa commisération et son affection au vaincu. Geste humain ! Etre
vaincu, [14] quelle souffrance déjà, en soi ! Avoir vu s’effondrer ses plans et ses efforts, rester là, les bras
ballants devant un avenir disparu à jamais, dont on devra pourtant regarder le cadre vide, en face de soi,
jusqu’au dernier souffle !
Quel châtiment, si l’on avait été coupable !
Quelle douleur injuste, si l’on n’avait rêvé que de triomphes purs !
Alors, on comprend qu’en des temps moins féroces, le vainqueur s’avançait, fraternel, vers le vaincu,
accueillait l’immense peine secrète de celui qui, s’il avait sauvé sa vie, venait de perdre tout ce qui
donnait à celle-ci un sens et une valeur…
Que signifie encore la vie pour un peintre à qui on a crevé les yeux ? Pour un sculpteur à qui on a arraché
les bras ?
Que signifie-t-elle pour l’homme politique rompu par le destin, et qui avait porté en lui, avec foi, un idéal
brûlant, qui avait possédé la volonté et la force de le transposer dans les faits et dans la vie même de son
peuple ?…
Plus jamais il ne se réalisera, plus jamais il ne créera…
Pour lui, l’essentiel s’est arrêté.
Cet « essentiel », dans la grande tragédie de la Deuxième Guerre mondiale, que fut-il pour nous ?
Comment les « fascismes » - qui ont été l’essentiel de nos vies – sont-ils nés ? Comment se sont-ils
déployés ? Comment ont-ils sombré ?
Et, surtout, après un quart de siècle : de toute cette affaire énorme, quel bilan peut-on dresser ?


Chapitre II
Quand l’Europe était fasciste
[15] A un jeune garçon des temps actuels, l’Europe dite « fasciste » apparaît comme un monde lointain,
déjà confus.
Ce monde s’est effondré.
Donc, il n’a pas pu se défendre.
Ceux qui l’ont jeté au sol restaient seuls sur le terrain, en 1945. Ils ont, depuis lors, interprété les faits et
les intentions, comme il leur convenait.
Un quart de siècle après la débâcle de l’Europe « fasciste » en Russie, s’il existe quelques ouvrages à demi
corrects sur Mussolini, il n’existe pas encore un seul livre objectif sur Hitler.
Des centaines d’ouvrages lui ont été consacrés, tous bâclés, ou inspirés par une aversion viscérale.
Mais le monde attend toujours l’oeuvre équilibrée qui établira le bilan de la vie du principal personnage
politique de la première moitié du XIXe siècle.
Le cas d’Hitler n’est pas un cas isolé. L’Histoire si l’on peut dire ! – s’est écrit depuis 1945 à sens unique.
Dans la moitié de l’univers, dominée par l’U.R.S.S. et par la Chine rouge, il n’est même pas pensable que
la [16] parole soit donnée à un écrivain qui ne serait pas un conformiste ou un adulateur.
Dans l’Europe occidentale, si le fanatisme est plus nuancé, il n’en est que plus hypocrite. Jamais un grand
journal français, ou anglais, ou américain ne publierait un travail qui mettrait en relief ce qu’il put y avoir
d’intéressant, voire de sainement créateur, dans le Fascisme ou dans le National-Socialisme.
La seule idée d’une telle publication paraîtrait aberrante. On crierait aussitôt au sacrilège.
Un secteur a été tout spécialement l’objet de soins passionnés : on a publié, dans un gigantesque tapage,
cent reportages, souvent exagérés, parfois grossièrement mensongers, sur les camps de concentration et
sur les fours crématoires, seuls éléments que l’on veuille bien considérer dans l’immense création que fut,
pendant dix ans, le régime hitlérien.
Jusqu’à la fin du monde, on continuera d’évoquer la mort des Juifs dans les camps d’Hitler sous le nez
épouvanté de millions de lecteurs, peu férus d’additions exactes et de rigueur historique.
Là aussi, on attend un ouvrage sérieux sur ce qui s’est réellement passé, avec des chiffres vérifiés
méthodiquement et recoupés ; un ouvrage impartial, non un ouvrage de propagande ; non pas des choses
soi-disant vues et qui n’ont pas été vues ; non pas surtout des « confessions » criblées d’erreurs et de nonsens,
dictées par des tortionnaires officiels – comme une commission du Sénat américain a dû le
reconnaître – à des accusés [17] allemands jouant leur tête et prêts à signer n’importe quoi pour échapper
au gibet.
Ce fatras incohérent, historiquement inadmissible, a fait de l’effet, sans aucun doute, sur le vaste populo
sentimental. Mais il est la caricature d’un problème angoissant, et malheureusement vieux comme le sont
les hommes.
L’étude reste encore à écrire – et d’ailleurs, nul éditeur ne la publierait ! – qui exposerait les faits exacts
selon des méthodes scientifiques, les replacerait dans leur contexte politique, les insérerait honnêtement,
dans un ensemble de rapprochements historiques, hélas tous indiscutables : la traite des Nègres, menée au
cours des XVIIe et XVIIIe siècles par la France et l’Angleterre, au prix de trois millions de victimes
africaines succombant au cours de rafles et de transferts atroces : l’extermination, par cupidité, des Peaux-
Rouges traqués à mort sur les terres des Etats-Unis d’aujourd’hui ; les camps de concentration d’Afrique
du Sud où les Boers envahis furent parqués comme des bestiaux par les Anglais, sous l’oeil complaisant
de Mr. Churchill ; les exécutions effroyables des Cipayes aux Indes, par les mêmes serviteurs de Sa
Gracieuse Majesté ; le massacre par les Turcs de plus d’un million d’Arméniens ; la liquidation de plus de
seize millions de non-communistes en U.R.S.S. ; la carbonisation par les Alliés, en 1945, de centaines de
milliers de femmes et d’enfants dans les deux plus gigantesques fours crématoires de l’Histoire : Dresde
et Hiroshima : la série de massacres de populations civiles qui n’a fait que se poursuivre et s’accroître
depuis 1945 : au Congo, au Vietnam, en Indonésie, au Biafra. [18]
On attendra encore longtemps, croyez-moi, avant qu’une telle étude, objective et de portée universelle,
fasse le point sur ces problèmes et les soupèse sans parti pris.
Même sur des sujets beaucoup moins brûlants toute explication historique reste encore, à cette heure, à
peu près impossible, si l’on a eu le malheur de tomber, politiquement, du mauvais côté.
Il est déplaisant de parler de soi-même. Mais enfin, de tous les chefs dits « fascistes » qui ont pris part à la
Deuxième Guerre mondiale, je suis le seul survivant. Mussolini a été assassiné, et ensuite pendu. Hitler
s’est tiré une balle dans la tête puis a été brûlé. Mussert, le leader hollandais et Quisling, le leader
norvégien, ont été fusillés. Pierre Laval, après avoir subi une courte parodie de justice, s’est empoisonné
dans sa geôle française. Sauvé à grand-peine de la mort, il fut abattu dix minutes plus tard, à demi
paralysé. Le général Vlassov, le chef des Russes anti-soviétiques, livré à Staline par le général
Eisenhower, a été accroché à un gibet sur une place moscovite.
Même en exil, les derniers rescapés ont été sauvagement poursuivis : le chef de l’Etat croate, Anton
Pavlevitch a été farci de balles en Argentine ; moi-même, traqué partout, n’ai échappé qu’au millimètre à
diverses tentatives de liquidation par assassinat ou par rapt.
Néanmoins, je n’ai pas encore été éliminé à l’heure actuelle. Je vis. J’existe. C’est-à-dire que je pourrais
encore apporter un témoignage susceptible de présenter [19] historiquement un certain intérêt. J’ai connu
Hitler de tout près, je sais quel être humain, vraiment, il était, ce qu’il pensait, ce qu’il voulait, ce qu’il
préparait, quelles étaient ses passions, ses mouvements d’humeur, ses préférences, ses fantaisies. J’ai
connu, de la même manière, Mussolini, si différent dans son impétuosité latine, ses sarcasmes, ses
effusions, ses faiblesses, ses élans, mais, lui aussi, extraordinairement intéressant.
Si des historiens objectifs existaient encore, je pourrais dont être, devant leurs fichiers, un témoins assez
valable. Qui, parmi les survivants de 1945, a connu Hitler ou Mussolini plus directement que moi ? Qui
pourrait, avec plus de précision que moi, expliquer quels types d’hommes ils étaient, hommes tout court,
hommes tout cru ?
Il n’empêche que je n’ai, exactement, que le droit de me taire.
Même dans mon propre pays.
Que je publie – vingt-cinq ans après les faits ! – en Belgique, un ouvrage sur ce que fut mon action
publique, est tout simplement impensable.
Or, j’ai été avant la guerre le chef de l’Opposition dans ce pays, le chef du Mouvement rexiste,
mouvement légal, s’en tenant aux normes du suffrage universel, entraînant des masses politiques
considérables et des centaines de milliers d’électeurs.
J’ai commandé, durant les quatre années de la Deuxième Guerre mondiale, les volontaires belges du front
de l’Est, quinze fois plus nombreux que ne le [20] furent leurs compatriotes combattant du côté des
Anglais. L’héroïsme de mes soldats est indiscuté. Des milliers d’entre eux ont donné leur vie, pour
l’Europe, certes, mais d’abord et avant tout, pour obtenir le salut de leur pays et préparer sa résurrection.
Pourtant, aucune possibilité n’existe pour nous d’expliquer aux gens de notre peuple ce que furent l’action
politique de REX avant 1941 et son action militaire d’après 1941. Une loi m’interdit formellement de
publier une ligne là-dessus en Belgique. Elle prohibe la vente, la diffusion, le transport de tout texte que je
pourrais écrire sur ces sujets ! Démocratie ? Dialogue ? Depuis un quart de siècle, les Belges n’entendent
qu’un son de cloche- quant à l’autre cloche – la mienne ! – l’Etat belge braque sur elle tous ses canons.
Ailleurs, ce n’est pas mieux. En France, mon livre La campagne de Russie, à peine paru, a été interdit.
Il en fut de même, récemment encore, de mon ouvrage Les Ames qui brûlent. Ce livre est purement
spirituel. Néanmoins il a été officiellement mis hors de circuit en France, et cela vingt ans après que ma
vie politique eut été broyée !
Ce ne sont donc même pas les idées des excommuniés qui sont à l’index, mais c’est leur nom, sur lequel
s’abat, inlassablement, l’inquisition démocratique.
En Allemagne, mêmes procédés.
L’éditeur de mon livre Die verlorene Legion fut, dès la parution du volume, l’objet de telles menaces,
qu’il fit lui-même détruire, quelques jours après le lancement, [21] les milliers d’exemplaires qui allaient
être distribués dans les librairies.
Le record fut battu par la Suisse, où, non seulement la police confisqua des milliers d’exemplaires de mon
livre La Cohue de 1940 deux jours après sa parution, mais où elle se précipita à l’imprimerie, y fit fondre
sous ses yeux les plombs de la composition, afin que toute réimpression de l’ouvrage devînt
matériellement impossible.
Or, l’éditeur était suisse ! L’imprimerie était suisse ! Et si quelques personnages s’estimaient malmenés
dans le texte, il leur était facile d’exiger de mon éditeur ou de moi-même des comptes en justice. Ce à
quoi nul, bien entendu, ne se risqua !
Mêmes difficultés à l’oral qu’à l’écrit. J’ai mis au défi les Autorités belges responsables de me laisser
m’expliquer devant le peuple de mon pays au Palais des Sports de Bruxelles ou d’accepter – rien de plus !
– que je me présente comme candidat aux élections du Parlement. Le peuple souverain eût tranché.
Pouvait-on être plus démocrate ? Le ministre de la Justice répondit lui-même que je serais reconduit illico
presto à la frontière si je débarquais à Bruxelles ! Pour être absolument sûr que je ne réapparaîtrai pas, on
improvisa une loi spéciale, baptisée Lex Degreliana, qui prolongeait de dix ans les délais de ma
prescription, arrivée à son terme ! Alors, comment les foules pourraient-elles soupeser les faits, les
intentions, se faire une opinion ?… Et comment, face à un tel imbroglio, un jeune pourrait-il [22] déceler
le vrai du faux, d’autant plus que l’Europe d’avant 1940 n’était pas un monobloc ? Chaque pays, au
contraire, présentait des caractéristiques très particulières. Et chaque « fascisme » avait ses orientations
propres.
Le fascisme italien, par exemple, était très distinct du national-socialisme allemand. Socialement, les
positions allemandes étaient plus audacieuses. Par contre, le fascisme italien n’était pas antijuif dans son
essence. Il était de tendance plutôt chrétienne. Et plus conservateur aussi. Hitler avait liquidé les derniers
vestiges de l’Empire des Hohenzollern tandis que Mussolini, même s’il y rechignait, continuait à suivre le
plumeau, d’un demi-mètre de hauteur, qui agitait sa vaste ramure au-dessus de la petite bobine édentée du
roi Victor-Emmanuel.
La fascisme eût pu, tout aussi bien, être contre Hitler qu’avec Hitler. Mussolini était, avant tout,
nationaliste. Après le meurtre du chancelier autrichien Dolfuss, en 1934, il avait aligné plusieurs divisions
à la frontière du Reich. Au fond de lui-même, il n’aimait pas Hitler. Il s’en méfiait.
- Faites attention ! Attention surtout à Ribbentrop ! me répéta-t-il vingt fois.
L’Axe Rome-Berlin fut forgé, avant tout, par les maladresses et les provocations d’une grande presse des
plus douteuse et de politiciens déchus et ambitieux, tel Paul-Boncour, pitre ébouriffé de Paris, don Juan
dénervé et flétri des quais de Genève, tel Anthony Eden, long balai vernis de Londres, tel, surtout,
Churchill. J’ai connu celui[23]-ci aux Communes à cette époque. Il y était très discuté et discrédité. Amer
quand il avait l’estomac sec (c’était assez rare d’ailleurs), les dents tordues entre ses bajoues de
bouledogue trop engraissé, on lui prêtait à peine attention. Seule une guerre pouvait encore lui offrir une
ultime chance d’accéder au pouvoir. Il s’accrocha avec acharnement à cette chance-là.
Mussolini, jusqu’à son assassinat, en 1vril 1945, resta, au fond de lui-même, anti-allemand et anti-Hitler,
malgré tous les témoignages d’attachement que celui-ci lui prodigua. L’oeil noir, brillant comme une bille
de jais, le crâne aussi lisse que le marbre des fonts baptismaux, les reins cambrés d’un chef de fanfare, il
était né pour donner en spectacle sa supériorité. A vrai dire, Mussolini rageait de voir Hitler disposer d’un
meilleur instrument humain le peuple allemand, discipliné, ne demandant pas trop d’explications) que
celui qui était à sa portée (le peuple italien, charmant, se complaisant dans la critique, volage aussi,
alouette vibrante qu’emporte le vent). De cette mauvais humeur, ressortait sourdement un étrange
complexe d’infériorité, qu’aggravèrent de plus en plus les victoires d’Hitler qui, jusqu’à la fin de 1943,
gagna toujours, malgré les risques inouïs qu’il prenait. Mussolini, par contre, chef d’Etat exceptionnel,
n’avait pas plus la vocation d’un meneur de guerre qu’un garde champêtre romagnol.
Bref, en tant qu’hommes, Hitler et Mussolini étaient différents.
Le peuple allemand et le peuple italien étaient différents.
En tant que doctrines, le fascisme et le national-socialisme étaient différents.
[24] Il ne manquait pas de points de rencontres sur le terrain idéologique, de même que dans l’action,
mais des oppositions existaient aussi, que l’Axe Rome-Berlin atténua, à ses débuts, mais que la défaite,
frappant l’Italie dans son sang et son orgueil, amplifia, renforça.
Si les deux principaux mouvements « fascistes » d’Europe, ceux-là mêmes qui s’étaient hissés au pouvoir
à Rome et à Berlin, et qui barraient le continent de Stettin à Palerme, paraissaient déjà si distincts l’un de
l’autre, qu’était-ce lorsqu’on considérait les autres « fascismes » surgis en Europe, que ce fût en Hollande
ou au Portugal, en Roumanie, en Norvège ou ailleurs !
Le « fascisme » roumain était d’essence presque mystique. Son chef, Codreanu, arrivait à cheval, vêtu de
blanc, aux grandes assemblées des foules roumaines. Son apparition semblait presque surnaturelle. C'est à
tel point qu’on l’appelait l’Archange. L’élite militante de ses membres portait le nom de Garde de Fer. Le
mot était dur comme étaient dures les circonstances de combat et les méthodes d’action. Les plumes des
ailes de l’Archange étaient saupoudrées de dynamite.
Par contre, le « fascisme » du Portugal était dépassionnalisé, comme l’était son mentor, le professeur
Salazar, un cérébral, qui ne buvait pas, qui ne fumait pas, qui vivait dans une cellule monacale, était vêtu
comme un clergyman, fixait les points de sa doctrine et les [25] étapes de son action aussi froidement que
s’il eût commenté les Pandectes.
En Norvège, c’était encore autre chose. Quisling était gai comme un croque-mort. Je le revois encore, la
figure boursouflée, l’oeil morne, ténébreux, lorsque, Premier ministre, il me reçut à son palais d’Oslo, au
bout d’une cour d’honneur où un roi, d’un bronze devenu vert comme un chou cueilli trop tôt, portait,
haut et fier, un front criblé de déjections d’oiseaux. Quisling, malgré son allure compassée de chef
comptable mécontent de sa caisse, était aussi militaire que Salazar l’était peu. Il s’appuyait sur des milices
dont les bottes étaient nettement plus brillantes que la doctrine.
Même l’Angleterre avait des « fascistes », ceux d’Oswald Mosley.
A l’opposé des « fascistes » prolétariens du Troisième Reich, les fascistes anglais étaient, dans leur
majorité, des fascistes aristocratiques.
Leurs meetings rassemblaient des milliers de membres de la Gentry, venus voir ce que pouvaient bien être
ces phénomènes lointains et fabuleux qu’on appelait les ouvriers (il y en avait tout de même un certain
nombre chez Mosley).
Les auditoires étaient bariolés des couleurs vives et voyantes de jeunes élégantes, moulées de tout près
dans de fines robes de soie ; le contenant et le contenu vibraient de charme. Très excitant et très
appétissant, ce fascisme ! surtout dans un pays où les longues perches [26] maigres du monde féminin
tiennent si souvent de la plantation de houblon !
Mosley m’avait invité à déjeuner dans un théâtre désaffecté, perché sur la Tamise, où il recevait ses hôtes
derrière un table de bois blanc. C’était austère et très capucin au premier abord. Mais des valet parfaits
apparaissaient vite, et la vaisselle dans laquelle ils vous servaient était en or !
A côté de l’Hitler prolétarien, du Mussolini théâtral, du Salazar professoral, Mosley était le paladin d’un
fascisme assez fantaisiste qui, si extraordinaire que cela paraisse, était conforme aux moeurs britanniques.
L’Anglais le plus rigide tient à faire étalage de spécialités très personnelles, qu’elles soient politiques, ou
vestimentaires. Mosley en apportait une de plus, comme Byron ou Brummel en avaient apporté d’autres
jadis, et comme les Beatles en fourniraient d’autres beaucoup plus tard. Churchill lui-même tiendrait à se
distinguer à sa façon, recevant d’importants visiteurs complètement nu, dans la majesté boudinée d’un roi
Bacchus anglicisé, drapé dans la seule fumée de ses havanes. Le fils de Roosevelt, envoyé à Londres en
mission pendant la guerre, crut mourir de suffocation lorsqu’il vit s’avancer vers lui un Churchill
adamique, la panse soufflée, lardeux comme un cabaretier obèse qui achève de se laver l’arrière-train dans
un baquet de zinc, le samedi soir.
A l’extrême opposé, le Mosley d’avant 1940, le fasciste impeccable, coiffé d’un melon gris au lieu d’un
casque d’acier, armé d’un parapluie de soie au lieu d’une matraque, ne sortait donc pas spécialement de la
ligne de l’excentricité britannique.
[27] Mais tout de même, le fait que les Anglais, solennels comme des portiers de ministères et
conservateurs comme des moteurs de Rolls Royce, se soient laissé griser, eux aussi, par les fluides des
fascismes européens d’avant 1940, dit jusqu’à quel point le phénomène correspondait en Europe à un état
d’esprit général.
Pour la première fois depuis la Révolution française, malgré la diversité des nationalismes, des idées
brûlantes et un idéal brûlant provoquaient des réactions assez identiques.
Une même foi jaillissait, en même temps, d’un bout à l’autre du vieux continent, que ce fût à Budapest, à
Bucarest, à Amsterdam, à Oslo, à Athènes, à Lisbonne, à Varsovie, à Londres, à Madrid, à Bruxelles, ou à
Paris.
A Paris, non seulement les poussées fascistes possédaient leurs caractéristiques propres, mais, en outre,
elles se décomposaient en des subdivisions multiples : de tendance dogmatique, avec Charles Maurras,
vieillard barbichu, courageux, intègre, sourd comme un débiteur, père intellectuel de tous les fascismes
européens mais limitant le sien, jalousement, au pré carré français ; de tendance militaire, avec les anciens
combattants de 1914-1918, émouvants, sonnaillants, sans idées ; de tendance « classes moyennes », avec
les Croix de Feu du colonel de La Rocque, qui adorait multiplier avec les civils les grandes manoeuvres et
les inspections de caserne ; de tendance prolétaire avec le Parti Populaire Français de Jacques Doriot,
ancien « coco » à lunettes, jouant volontiers, dans sa propagande, de ses grosses godasses, de ses bre[28]-
telles, du tablier de cuisine de sa femme, pour faire peuple, un peuple qui lui resta rétif, dans son
ensemble, après un début assez réussi ; de tendance activiste et sentant la poudre, avec la Cagoule
d’Eugène Deloncle et de Joseph Darnand, des durs, des fonceurs, qui dynamitaient avec ravissement, en
plein Paris, les centrales engourdies des super-capitalistes, pour les sortir avec éclat de leur
assoupissement doré. Deloncle, polytechnicien génial, serait abattu par les Allemands de 1943 et Joseph
Darnand, par les Français de 1945 malgré qu’il eût été l’un des héros les plus impavides des deux guerres
mondiales.
Cette surabondance de mouvements parisiens « fascistes », théoriquement parallèles et pratiquement
rivaux, divisait et désorganisait les élites françaises. Elle aboutirait, le soir du 6 février 1934, aux émeutes
sanglantes de la place de la Concorde à Paris, sans que le pouvoir, tombé dans le talus de la panique, fût
repris en mains par un seul des vainqueurs de la « Droite ».
Leur grand homme de cette nuit-là s’appelait Jean Chiappe, préfet de police de Paris, révoqué trois jours
plus tôt par le gouvernement de Gauche. C’était un Corse volubile, rougeoyant, portant une rosette de la
Légion d’honneur du format d’une tomate, tout petit malgré des semelles superposées et qui faisaient
croire, lorsqu’il nous parlait, qu’ il était perché sur un tabouret. Tout en se portant comme un cerisier
printanier, il se tâtait les côtes, se soignait ; rhumatisant disait-il, il n’était même pas sorti le 6 février avec
les manifestants. Il venait de prendre un bain chaud et se préparait à se coucher, en pyjama déjà. Malgré
les objurgations de plus en plus insistants, puis affolées, de ses fidèles, il refusa [29] de se rhabiller, alors
qu’il n’aurait eu qu’à traverser la rue pour s’asseoir dans le fauteuil vide de l’Elysée !
En 1958, le général de Gaulle, en face su même fauteuil, ne se ferait pas autant prier !
Entre ces multiples partis « fascistes » francais, le dénominateur commun avant 1940 était faible.
En Espagne, le général Primo de Rivera avait, avant bien d’autres, été un « fasciste » à sa manière,
« fasciste monarchiste, un peu comme Mussolini. Cette concession au trône contribua beaucoup à sa
perte. Trop de courtisans de palais, spécialistes des crocs-en-jambe, lisses comme des anguilles, creux
comme des tuyaux, le guettaient. Trop peu de prolétaires l’épaulaient, prolétaires au coeur simple, aux
bras forts, qui eussent peu, tout aussi bien, suivre un Primo de Rivera attelé à la réforme sociale de son
pays, que s’aligner derrières les pistoleros et les incendiaires du Frente Popular. Les comploteurs de cour
enlisèrent cette expérience dans la glu des préjugés d’une aristocratie salonnarde, vaniteuse et
politiquement stérilisée depuis plusieurs siècles.
José-Antonio, fils du général déboulonné et mort à Paris quelques jours plus tard, était un orateur inspiré.
Il avait compris, lui, malgré son hérédité de senorito, que l’essentiel du combat politique de son époque
résidait dans le fait social. Son programme, son éthique, son fluide personnel eussent pu lui rallier des
millions d’Espagnols qui rêvaient d’un renouveau de leur pays, non seulement dans la grandeur et dans
l’ordre mais aussi, et surtout, dans la justice sociale. Malheureusement [30] pour lui, le Frente Popular
avait miné partout le terrain, égaré les masses, hissé entre les Espagnols les barrages de la haine, du feu et
du sang. José-Antonio eût pu être le jeune Mussolini de l’Espagne de 1936. Ce grand garçon splendide vit
son rêve fauché l’année même par un peloton d’exécution à Alicante. Ses idées marquèrent longtemps son
pays. Elles animèrent des centaines de milliers de combattants et de militants. Elles rebondiraient même,
revivifiées par les héros de la Division Azul, jusqu’aux neiges ensanglantées du front russe, apportant leur
part à la création de la nouvelle Europe d’alors.
On le voit, l’Espagne de 1939 n’était pas l’Allemagne de 1939.
Pas plus que le colonel de La Rocque, à Paris, raide comme un métronome et l’esprit terne comme une
coulée de macadam, n’était le sosie du docteur Goebbels, vif comme un flash de reporter ; par plus qu’un
Oswald Mosley, le fasciste raffiné de Londres, n’était l’alter ego de l’épais docteur Ley de Berlin, violet
comme un baril de vin nouveau.
Pourtant un même dynamisme travaillait partout leurs foules, une même foi les soulevait, et même un
soubassement idéologique asse semblable se notait chez eux tous. Ils avaient en commun les mêmes
réactions vis-à-vis des vieux partis, sclérosés, corrompus dans des compromissions sordides, dépourvus
d’imagination, n’ayant apporté, nulle part, de solutions sociales qui fussent vastes et vraiment
révolutionnaires, alors que le peuple, accablé d’heures de travail, payé misérablement (six pese[31]-tas
par jour sous le Frente Popular !) sans protection suffisante contre les accidents de travail, les maladies,
la vieillesse, attendait avec impatience et angoisse d’être enfin traité avec humanité, non seulement
matériellement mais moralement.
Je me souviendrai toujours du dialogue que j’entendis, à l’époque, dans une fosse de charbonnage où était
descendu le roi des Belges :
- Que désirez-vous ? demanda le souverain, assez guindé, plein des meilleures intentions, à un vieux
mineur, noir de suie.
- Sire, répondit celui-ci, tout de go, ce que nous voulons, c’est qu’on nous respecte !
Ce respect du peuple et cette volonté de justice sociale s’alliaient, dans l’idéal « fasciste », à la volonté de
restaurer l’ordre dans l’Etat et la continuité dans le service de la nation.
Besoin de s’élever spirituellement aussi. A travers tout le continent, la jeunesse rejetait la médiocrité des
politiciens professionnels, pense-petit redondants, sans formation, sans culture, électoralement appuyés
sur des cabarets et sur des semi-notables, affublés de femmes épousées trop tôt, mal foutues, dépassées
par les événements et qui fauchaient la moindre idée ou la moindre audace du mari à grands coups de
sécateurs.
Cette jeunesse voulait vivre pour quelque chose de grand, de pur.
Le « fascisme » était jailli partout, en Europe, spontanément, avec des formes très diverses, de ce besoin
vital, [32], total et général, de rénovation : rénovation de l’Etat, fort, autoritaire, ayant le temps pour lui,
et la possibilité de s’entourer de compétences, échappant aux aléas de l’anarchie politique ; rénovation de
la société, dégagée du conservatisme asphyxiant de bourgeois gantés et à col dur, sans horizons, violets de
victuailles trop riches et de bourgogne trop épais, fermés intellectuellement, sentimentalement et surtout
financièrement, à toute idée de réformes ; rénovation sociale, ou plus exactement, révolution sociale,
liquidant le paternalisme, si cher aux nantis, qui jouaient à bon compte, avec des trémolos calculés, aux
grands coeurs et préféraient à la reconnaissance des droits de la justice, la répartition condescendante des
charités limitées et très appuyées ; révolution sociale remettant le capital à sa place d’instrument matériel,
le peuple, substance vivante, redevenant la base essentielle, l’élément primordial de la vie de la Patrie ;
rénovation morale enfin en réapprenant à une nation, à la jeunesse avant tout, à s’élever et à se donner.
Il n’est pas un pays d’Europe qui, entre 1930 et 1940, ait échappé à cet appel.
Celui-ci présentait des nuances distinctes, des orientations distinctes, mais il possédait, politiquement,
socialement, des bases assez semblables, ce qui explique que rapidement se tissa une étonnante
solidarité : le Français « fasciste » allait, inquiet d’abord mais assez vite enthousiasmé, assister aux défilés
des « Chemises brunes » à Nuremberg ; les Portugais chantaient le Giovinezza des Balilas, comme le
Sévillan chantait le Lili Marleen des Allemands du Nord.
[33] Dans mon pays, le phénomène surgirait comme ailleurs avec ses caractéristiques propres, que
coifferaient au court de peu d’années les éléments unificateurs surgis de la Deuxième Guerre mondiale
dans les divers pays européens. J’étais, à ces temps-là, un tout jeune garçon. Au dos d’une photo, j’avais
écrit (j’étais déjà modeste) :
Voici plus ou moins vrais, les traits de mon visage
Le papier ne dit pas le feu brûlant et fier
Qui me brûle aujourd’hui, qui me brûlait hier
Et qui demain éclatera comme un orage.
L’orage, je le portais en moi. Mais qui d’autre le savait ? A l’étranger, personne ne me connaissait. J’avais
le feu sacré, mais ne disposais d’aucun appui qui puisse brusquement assurer une grande réussite.
Pourtant, une seule année me suffirait pour rassembler des centaines de milliers de disciples, pour mettre
en pièces la tranquillité somnolente des vieux partis et pour envoyer au Parlement belge, en un seul coup,
trente et un de mes jeunes camarades. Le nom de REX, en quelques semaines, au printemps de 1936,
serait révélé au monde entier. J’arrivais au bord même du pouvoir à vingt-neuf ans, à l’âge où
normalement les garçons prennent un apéritif à une terrassent et lissent les doigts d’une jolie fille aux
yeux émus. Temps prodigieux où nos pères n’avaient plus qu’à nous suivre où, partout, des jeunes, aux
yeux de loups, aux dents de loups, se dressaient, bondissaient, gagnaient, se préparaient à changer le
monde !

Chapitre III
Vers le pouvoir à vingt-cinq ans
[35] j’ai vu, à trente-huit ans, éclater en mille débris ma vie de chef politique et se briser ma vie militaire
(général, commandant un Corps d’Armée).
Comment, voilà vingt-cinq ans, pouvait-on forcer si jeune à travers la vie d’un Etat, arriver au seuil du
pouvoir si vite et si tôt ?
La réussite, c’est l’évidence, dépend des époques. Il en est certaines qui suintent l’ennui et qui étouffent
toute vocation. Il en est d’autres, où ce qui est exceptionnel surgit, s’accroît, se déploie. Bonaparte, né
cinquante ans plus tôt, eût sans doute terminé sa carrière comme commandant de place bedonnant dans
une ville de province. Hitler, sans la Première Guerre mondiale, eût sans doute végété, comme semibourgeois
aigri, à Munich ou à Lintz. Et Mussolini eût pu rester instituteur en Romagne tout sa vie, ou
passer celle-ci à la prison de Mamertine, comploteur impénitent, aux siècles ensommeillés des Etats
pontificaux. Les courants spirituels et passionnels, ainsi que les exemples qui animaient l’Europe vers les
[36] années 1930, ont ouvert des horizons exceptionnels aux vocations et aux ambitions. Tout fermentait.
Tout éclatait : la Turquie d’Ataturk – colosse impressionnant de santé, festoyant la nuit comme un
soudard, exerçant, le jour, une autorité omnipotente, le seul dictateur qui ait eu la chance de mourir à
temps, c’est-à-dire dans son lit – aussi bien que l’Italie dont venait de s’emparer Mussolini, César
motorisé. D’un pays anarchiste et lassé, le Duce avait, en quelques années, refait un pays ordonné. Si
j’étais italien, je serais fasciste, s’était écrié un jour Winston Churchill.
Il me répéta lui-même cette affirmation, un soir, à table, à Londres, au restaurant des Communes.
Et pourtant, l’Italie l’irritait, elle qui avait osé passer du rôle modeste que lui assignaient les Puissants, à
celui de pays impérial, réservé, jusqu’alors, en exclusivité, à la boulimie et à l’orgueil britanniques.
Plus que n’importe quoi, l’exemple de Mussolini avait fasciné l’Europe et le monde.
On le photographiait le torse nu, fauchant les blés dans les marais Pontins asséchés. Ses avions
franchissaient, en escadres impeccables, l’Atlantique. Une Anglaise était accourue à Rome, non pour lui
crier un amour hystérique, comme beaucoup d’autres, mais pour décharger sur lui, fort peu aimablement,
une balle qui lui avait rasé une aile du nez. Ses jeunes Balillas défilaient partout en chantant. Ses ouvriers
inauguraient d’impressionnantes installations sociales, les plus vivantes du continent, en cette époque-là.
Les trains italiens ne s’arrêtaient plus en pleine campagne, comme en 1920, pour obliger à descendre le
curé qui avait eu le front d’y prendre place ! L’ordre régnait. Et la vie. Tout progres[37]-sait. Sans paris
pour criailler. Et sans grabuges sociaux.
L’Italie industrielle naissait, de l’ENI à la Fiat, où Agnelli créait, sur ordre du Duce, une voiture populaire
bien avant qu’il ne partît avec les volontaires italiens au front russe, en 1941, où il lutta à nos côté dans le
bassin du Donetz.
Cette Italie industrielle qui fit sa trouée mondiale après que Mussolini fut mort, c'est – on l’oublie trop
souvent – Mussolini qui la créa.
Son grand Empire africain allait s’étendre, en quelques années, de Tripoli à Addis-Abéba, sans que
Mussolini se laissât intimider par les protestations internationales de pays hypocrites qui s’étaient repus
d’abord et ne supportaient pas l’idée que les pays pauvres eussent l’insolence de s’épanouir ou, tout du
moins, de manger à leur faim sans devoir laisser émigrer misérablement, chaque année, cent mille ou
deux cent mille estomacs creux vers les bas-fonds de Brooklyn ou vers les fièvres des pampas sudaméricaines.
Dans chaque pays, des milliers d’Européens regardaient Mussolini, étudiaient le fascisme, en admiraient
l’ordre, le panache, l’élan, les importantes réalisations politiques et sociales.
- On devrait en faire autant ! répétaient-ils, en hochant la tête. D’innombrables mécontents et,
surtout, toute une jeunesse assoiffée d’idéal et d’action, aspiraient à ce que quelqu’un les soulevât,
à leur tour, comme Mussolini l’avait fait sans sa partie.
Même en Allemagne, l’exemple italien ne manqua pas d’aider à la victoire d’Hitler. Certes, Hitler se fût
suffi [38] à lui-même. Il possédait un sens prodigieux des foules et de l’action, un courage éclatant. Il
risquait sa peau chaque jour. Il cognait. Il lançait des idées-force élémentaires. Il enflammait des masses
de plus en plus véhémentes. Il était rusé et, en même temps, un organisateur extraordinaire. Le père
d’Hitler était mort très tôt, un matin, frappé d’apoplexie, tombant la tête en avant dans la sciure de bois
d’un café. Sa mère s’était éteinte, tuberculeuse, peu d’années après. A seize ans il était orphelin. Plus
jamais personne ne l’aiderait. Il devrait faire sa percée tout seul. Il n’était même pas citoyen allemand. Il
allait pourtant, en douze ans, devenir le chef du plus important parti du Reich, puis son chancelier.
En 1933, i était le maître, il s’était hissé au pouvoir, démocratiquement, soulignons-le, approuvé par la
majorité absolue des citoyens allemands et par un Parlement élu selon des normes démocratiques, où
démocrates-chrétiens et socialistes approuveraient, par un vote positif, la confiance à son gouvernement
naissant.
Des plébiscites, de plus en plus impressionnants, réaffirmeraient ce soutien populaire. Et ces plébiscites
étaient sincères. On a prétendu le contraire, par la suite. C’est matériellement faux. Dans la Sarre,
province allemande jusqu’alors occupée par les Alliés, qui y étaient installés depuis l’automne de 1918, le
plébiscite fut organisé et surveillé par des délégués étrangers, appuyés sur des troupes étrangères. Hitler
ne fut même pas autorisé à faire acte de présence dans cette région pendant la campagne électorale.
Pourtant il obtint en Sarre exactement le même vote triomphal (plus de quatre-vingts pour cent des voix)
que dans le reste de l’Allemagne. Des propor[39]-tions identiques se retrouvèrent à Dantzig et à Memel,
villes allemandes, elles aussi sous contrôle étranger.
Le vrai est le vrai : l’immense majorité des allemands, ou bien s’étaient rangés derrière Hitler dès avant sa
victoire, ou bien, dans un enthousiasme sans cesse croissant, avaient rallié ses troupes, comme le firent
des millions d’ex-socialistes et d’ex-communistes, convaincus des bienfaits de son dynamisme. Il avait
remis de millions de chômeurs au travail. Il avait injecté une force nouvelle à tous les secteurs de la vie
économique. Il avait rétabli partout l’ordre social et politique, un ordre mâle, mais aussi un ordre heureux.
La fierté d’être allemand rayonnait dans tout le Reich. Le patriotisme avait cessé d’être une tare, il se
déployait comme un étendard glorieux.
Prétendre le contraire, affirmer qu’Hitler n’était pas suivi par son peuple, est déformer grossièrement
l’état d’esprit d’alors et nier l’évidence des faits.
A l’extrême opposé, et exactement à la même époque, l’Espagne du Frente Popular étonnait
l’observateur étranger par ses violences absurdes et par sa stérilité. Bien avant de perdre la guerre
militairement, le Frente Popular avait, en Espagne, perdu la guerre socialement. Le peuple ne vit pas de
coups de fusils tirés sur des bourgeois plus ou moins bornés ou sur des curés rondouillards, ni sur de [sic]
squelettes de carmélites qu’on déterre pour les exposer à la rue d’Alcala.
Le Frente Popular avait été incapable – et c’était cela, pourtant, qui importait – de créer en Espagne ne
fût-ce qu’une ébauche de réforme sociale. On ne le [40] répétera jamais assez au jeunes ouvriers
espagnols : leurs pères, de 1931 à 1936, ne connurent rien d’autre, sous leurs chefs rouges – parmi les
pétarades des assassinats et les incendies de couvents – que des salaires scandaleusement misérables,
l’instabilité de l’emploi, l’insécurité face à la maladie, à l’accident, à la vieillesse.
Le Frente Popular eût dû – c’était l’occasion ou jamais de prouver que les politiciens de Gauche
défendaient le peuple ! – donner à l’Espagne ouvrière des salaires qui lui eussent permis de vivre, des
assurances sociales qui eussent garanti matériellement son existence, menacée par l’égoïsme capitaliste,
par les grèves et par les crises, qui eussent assuré à la famille du travailleur la sécurité en cas d’accident
ou de décès de ce dernier.
Socialement, le Frente Popular fut un zéro sanglant. En 1936, sa faillite sociale et politique face aux
réalisations sociales, puissantes, toujours accrues, du fascisme et de l’hitlérisme, sautait aux yeux de tous
les spectateurs objectifs.
Elle ne pouvait que mettre davantage en relief les bienfaits des formules d’ordre, politique et social, la
malfaisance des formules démagogiques, communistes ou socialistes, que ce fût dans un Moscou écrasé –
et sans cesse purgé – par Staline, ou dans l’anarchie de Madrid où le Frente Popular achevait, avec une
lâcheté de lapins, d’enlever en pleine nuit et de faire assassiner à la mitrailleuse, par ses policiers, le chef
de l’opposition, le député Calvo Sotelo.
Dans cette atmosphère, la crise ne pouvait que se précipiter au sein de chaque pays d’Europe. Elle m’aida,
c’est certain, à planter en un tournemain ma bannière sur les remparts de la vieille citadelle politique,
décré-[41]pite dans mon pays comme elle l’était alors dans tous les pays du continent.
Bien sûr, moi aussi, j’étais né pour ce combat.
L’occasion, les circonstances aident. Elles dégagent le terrain mais elles ne suffisent pas. Il faut posséder
le flair politique, le sens de l’action, sauter sur les occasions, inventer, renouveler sa propre tactique en
cours de route, n’avoir jamais peur de rien et, surtout, être embrasé par un idéal que rien n’arrête.
Jamais, au cours de toute mon action publique, je n’ai douté, une seconde, de mon succès final. Qui,
devant moi, eût émis la moindre réserve à ce propos, m’eût stupéfié.
Ai-je disposé, au moins, de collaborations extraordinaires, ou de moyens imposants ?
En aucune façon. Absolument pas. je n’ai été poussé par aucune personnalité, même de second ordre. J’ai
atteint mon grand triomphe électoral de 1936 en ayant pêché des candidats n’importe où, sans secours
financier d’aucun dirigeant ni d’aucun groupe économique.
J’étais né au fond des Ardennes belges, dans une petite bourgade de moins de trois mille habitants. Nous
vivions enserrés, mes parents, bons bourgeois provinciaux, et se sept frère [sic] et soeurs, au creux de nos
montagnes. La vie de famille. La rivière. Les forêts. Les champs.
A quinze ans, j’étais entré, à Namur, au collège des jésuites. Dés alors j’écrivais. Et même, je parlais
parfois en public. Mais combien d’autres écrivent ou parlent ! A vingt ans, étudiant en droit et en sciences
politiques à l’université de Louvain, j’avais publié quelques bouquins. [42] Je sortais un journal
hebdomadaire. Mes papiers se lisaient. Mais, enfin, tout cela était encore à peu près normal.
Puis le démarrage s’accéléra.
Je repris une maison d’édition de l’Action catholique, qui s’appelait REX (Christus-REX), d’où naquit
l’hebdomadaire REX qui allait, en deux ans, atteindre des tirages véritablement fabuleux pour la Belgique
d’alors : 240 000 exemplaires vendus, à chaque numéro.
J’avais dû me débrouiller. Lancer à travers un pays un grand mouvement politique apparaît à tous comme
une entreprise qui réclame de nombreux millions. Je ne possédais pas d’argent, c’était bien simple.
J’ai débuté en publiant à brûle-pourpoint des brochures, collées à chaque événement un peu sensationnel.
J’en rédigeais le texte en une nuit. Je les lançais tapageusement, comme une marque de savon ou de
sardines, à coups d’imposants placards, payés, dans la grande presse. J’avais, très rapidement, monté une
équipe de quatorze propagandistes motorisés (motos gratuites, compensées en publicité dans mes
premières publications). Ils couraient par tout le pays, collaient mes brochures aux dirigeants des
établissements scolaires qui aimaient empocher des commissions considérables en confiant la diffusion de
mes papiers à leur marmaille. Les conducteurs de mes bolides rugissants étaient payés, eux aussi,
uniquement d’après leur chiffre de vente. Mes brochures atteignirent vote des tirages très élevés : jamais
moins de [43] 100 000 exemplaires ; e même, une fois, 700 000 exemplaires.
Donc, ça tournait rond.
Lorsque mon hebdomadaire REX parut, je disposais déjà, en plus de mes agents motorisés, de groupes
nombreux de propagandistes acharnés. Ils se baptisèrent eux-mêmes Rexistes. Ils entreprirent la grande
conquête du public, postés partout aux entrées des églises et des cinémas. Chaque centre de propagande
de REX vivait de ses ristournes et supportait, grâce à elles, tous ses frais. Bientôt notre presse fut une
source de revenus considérables, couvrant tous les débours de notre action.
On peut dire que le développement foudroyant de REX se fit ainsi, grâce à une presse écrite de façon
dynamique et vendue de façon dynamique, payée par les lecteurs qui financèrent eux-mêmes,
complètement, la grande percée du rexisme.
Notre combat m’obligea brusquement à créer un quotidien, le Pays réel. Je disposais de dix mille francs.
Pas un centime de plus. De quoi payer le tiers de l’édition du premier jour. Il fallut trimer. J’écrivais moimême
l’essentiel du journal, dans des conditions impossibles. Ma copie représentait l’équivalent d’un
volume de trois cent pages tous les quinze jours.
Mais le quotidien fit sa percée, atteignit après notre victoire, un tirage sensationnel : en octobre 1936, plus
de 200 000 exemplaires de moyenne quotidienne, vérifiée par un constat d’huissier, chaque nuit.
Mais la conquête politique d’un pays doit pouvoir s’appuyer sur la parole autant que sur l’écrit. On
n’avait [44] jamais vu un mouvement politique, en Belgique, ou ailleurs, réunir des auditeurs sans qu’il en
coûtât très cher aux organisateurs. Or, décaisser de telles sommes ou même des sommes beaucoup
moindres, m’était matériellement impossible. Il me fallait donc atteindre les auditeurs comme j’avais
atteint les lecteurs, sans nulle dépense. Je cherchai le public qui ne me coûterait rien.
Dans les meetings marxistes, la contradiction était offerte sur les affiches, bien que nul ne se présentât
jamais à cette gin, chacun tenant à ses os et à leur intégrité. Je m’y amenai, ponctuel. Chaque soir, j’étais
là.
- C’est le Léon ! murmurait la foule. Chaque rapidement, un public considérable me connut. Et les
bagarres déchaînées pour me mettre à bout m’aidèrent puissamment, répercutées par la presse. Mes os, à
part une fracture du crâne en 1934, étaient restés remarquablement intacts. Entre-temps, nos
propagandistes, en flammés par leur idéal, émoustillés par cette action directe et par ces risques, étaient
devenus des milliers : les garçons les plus ardents, les filles les plus belles et les mieux bâties. – Le Rex-
Appeal, dirait le roi Léopold.
Je pus alors monter mes propres meetings. Meetings qui, dès le premier jour, furent payants. Ça ne s’était
jamais vu, mais je tins bon. Jusqu’au dernier soir des campagnes électorales, l’auditeur belge aligna,
chaque soir, cinq francs, au moins, pour m’entendre. L’explication avait été nette : une salle coûte tant ; la
publicité, tant ; le chauffage, tant ; l’éclairage, tant ; total : tant ; chacun paie sa part ; c’est clair et c’est
propre.
Je donnai ainsi, en trois ans, plusieurs milliers de meetings, plusieurs chaque soir, de deux heures chaque
fois, ou davantage, toujours contradictoires. Un jour, je [45] parlai quatorze fois, de sept heures du matin
jusqu’à trois heures du matin de la nuit suivante.
Je choisissais les salles les plus grandes, telles que le Sport-Paleis à Anvers (35 000 places) et le Palais
des Sports de Bruxelles (25 000 places). Plus de 100 000 F d’entrées chaque fois ! J’y donnai même six
grands meetings, six jours de suite, que j’appelai les Six Jours, puisque je battais ce record dans la plus
grande enceinte cycliste de Belgique : 800 000 F d’entrées ! Je louais des usines désaffectées. Je montai,
en plein air, à Lombeck, aux portes de Bruxelles, un meeting où accoururent plus de 60 000 auditeurs ;
325 000 F d’entrées !
Cet argent m’importait peu. Jamais, comme chef de REX, je n’ai touché un centime de traitement.
L’argent de vaut que comme moyen d’action. Mais nous possédions ainsi, partout, sans bourse délier, un
second et formidable moyen d’action.
L’imagination fit le reste. Nos propagandistes peignaient les ponts, les arbres, les routes. Ils
badigeonnèrent même des troupeaux entiers de vaches qui arborèrent, sur leurs flancs, le long de lignes de
chemin de fer, les trois énormes lettres rouges de REX, mettant de bonne humeur les usagers des trains,
enchantés par l’imprévu du spectacle. En un an, sans appui de quiconque, à force d’acharnement, de
sacrifices et de foi, nous avions, à quelques milliers de jeunes garçons et de jeunes filles, révolutionné
toute la Belgique. Dans leurs pronostics électoraux, les vieux politiciens ne nous accordaient pas un élu :
nous en eûmes trente et un, d’un seul coup ! Certains étaient vraiment des gamins. Celui qui culbuta le
ministre de la Justice, à Renaix, avait tout juste sa majorité électorale, ces jours-là ! La preuve avait été
[46] faite qu’avec de la volonté et surtout lorsqu’un idéal puissant vous jette en avant, tout peut s’enfoncer
et tout peut se gagner. La victoire est à ceux qui veulent et à ceux qui croient.
Je dis cela pour encourager des jeunes, ardents, qui douteraient de leur réussite. Mais, en réalité, qui doute
de réussir ne peut pas réussir. Celui qui doit forcer le Destin porte en lui des forces inconnues que des
savants perspicaces et tenaces découvriront certainement un jour, mais qui n’ont rien à voir avec la
machinerie, physique et psychique, de l’être normal.
- Si j’étais un homme comme les autres, je serais maintenant en train de boire un pot de bière au Café du
commerce, m’avait répondu Hitler, un jour où je lui racontais, sur on ton goguenard, que le génie est
normalement anormal. Mussolini n’était pas, lui non plus, un être « normal ». Napoléon ne l’avait pas été
avant lui. Lorsque les forces anormales qui le soutenaient l’abandonnèrent, sa vie publique s’abattit au
sol, comme un aigle dont on eût fauché les deux ailes, tout d’un coup.
Mussolini, durant la dernière année de sa vie, - c’était visible et c’était tragique – flottait comme un
radeau déboussolé, sur une mer qui l’absorberait n’importe quand. Lorsque la vague mortelle fut là, il
l’accueillit sans réaction. Sa vie était finie depuis que les forces inconnues qui l’avaient fait Mussolini
avaient cessé d’être son sang secret. Le sang secret. C’est cela. Les autres ont un sang commun, analysé,
catalogué. Ils deviennent, lorsqu’ils réussissent, d’honnêtes généraux à la Gamelin, con[47]-naissant
toutes les ficelles d’état-major et les tirant avec correction, ou des hommes politiques à faux col, à la
Poincaré, méticuleux, appliqués et ordonnés comme des receveurs de contribution. Ils ne cassent rien.
L’humanité normale débouche, à son stade supérieure, sur des forts en thème, que le thème soit l’Etat, ou
l’Armée, ou la construction impeccable d’un gratte-ciel, d’une autoroute ou d’un ordinateur. En dessous
de ces esprits normaux qui se sont distingués, paît l’immense troupeau des êtres normaux qui ne se sont
pas distingués. L’humanité, c’est eux : quelques milliards d’êtres humains au cerveau moyen, au coeur
moyen, au train-train moyen.
Et voilà qu’un jour, brusquement, le ciel d’un pays est traversé par le grand éclair foudroyant de l’être qui
n’est pas comme les autres, dont on ne sait pas encore au juste ce qu’il a d’exceptionnel. Cet éclair-là
atteint, dans l’immense foule, des forces de la même origine que la sienne, mais atrophiées et qui,
recevant le choc émetteur, se raniment, répondent, correspondent, à petite échelle, sentant, néanmoins,
leur vie transformée. Ils sont animés, soulevés par des fluides qui n’avaient jamais atteint leur vie normal
et dont ils n’avaient jamais soupçonné qu’ils transperceraient leur existence.
L’homme de génie est ce formidable poste émetteur et récepteur, qu’il s’appelle Alexandre ou Gengis
Khan, Mahomet ou Luther, Victor Hugo ou Adolf Hitler. Les génies, entraîneurs de peuples, les génies,
enchanteurs de couleurs, de volumes ou de mots, sont projetés, à des [48] degrés plus ou moins intenses,
vers des destins inéluctables. Certains fous sont aussi, sans doute, des génies, des génies qui ont dérapé,
dans le potentiel mystérieux desquels un engrenage a dû être faussé, ou mal emboîté au départ. En fait, de
cette nature des génies, les savants, les médecins, les psychologues ne savent encore à peu près rien. Mais
un génie ne se fabrique pas, il n’est pas le résultat d’un énorme travail, il relève d’un état physique et
psychique jusqu’à présent ignoré, d’un cas spécial qui doit se produire une fois sur cent mille, ou sur un
million, ou sur cent millions. D’où l’ahurissement du public. Et le côté grotesque des jugements portés
par l’être banal sur l’être extraordinaire qui le dépasse en tout. Quand j’entends des primaires émettre
avec assurance des jugements olympiens sur Hitler, ou tout aussi bien sur Van Gogh ou sur Beethoven, ou
sur Baudelaire, j’ai parfois envie de pouffer de rire.
- Qu’y comprennent-ils ?
L’essentiel leur échappe, parce qu’ils ne possèdent pas activement cette force-mystère qui est l’essentiel
du génie, soit du génie total, au survoltage maximum, soit du génie limité parce que son pouvoir
d’expansion est moins chargé, moins dense, moins riche, ou qu’il est orienté vers un secteur limité.
Le génie, bon ou mauvais, est, qu’on le veuille ou non, la levure de la lourde et monotone pâte humaine.
Celle-ci retomberait sur elle-même sans ce stimulant. Cette levure est indispensable. Et la Nature ne la
dispense que très chichement. Encore faut-il que les circonstances soient là, qui permettent à ces
molécules de vie supérieure de féconder la nature uniforme, mille fois plus considérable, matériellement,
mais qui, laissée à elle seule, est vaine, [49] végète, ne représente rien. Sans le génie qui, de temps en
temps, le transperce, le monde serait un monde de commis. Seul le génie fait que l’univers sort parfois de
sa médiocrité et le dépasse. L’éclair éteint, il retombe dans la grisaille dont, seul, un éclair nouveau le fera
peut-être un jour resurgir.
C’est pour cela que l’époque des fascismes, où jaillirent des génies authentiques, fut captivante. Parmi des
circonstances exceptionnelles surgissaient des transformateurs de peuple au rayonnement exceptionnel. Le
monde allait, à cause d’eux, connaître un des plus extraordinaire virage de son histoire.
- Tout a mal tourné ?
Qu’en savons-nous ?
A la chute de Napoléon, tout, aussi, avait, croyait-ton, mal tourné. Et pourtant, Napoléon a marqué
l’humanité pour toujours. Sans Hitler, serions-nous même simplement au seuil de l’exploitation de
l’atome ? Une seule fusée existerait-elle ? Or, le changement radical de notre époque part d’elles.
La décharge de génie qu’Hitler, s’il a – et c’est tout un ensemble à analyser – provoqué des catastrophes, a
certainement aussi apporté une transformation radicale à l’orientation de l’humanité. L’univers nouveau,
jailli du drame hitlérien, a, en quelques années, provoqué un changement irréversible des conditions de
vie, du comportement des individus et de la société, de la science et de l’économie, des méthodes et des
techniques de pro[50]-duction, changements plus considérables que tous ceux qu’avaient apporté les cinq
derniers siècles.
Hitler n’a peut-être été que la cartouche de dynamite qui a déclenché l’explosion géante de notre temps et
provoqué le bouleversement du monde contemporain. Mais le bouleversement a eu lieu. Sans Hitler, nous
serions restés, peut-être encore pendant des centaines d’années, les mêmes petits bourgeois rassis que
nous étions au premier quart du siècle.
Dès 1935, la mise à feu du satellite Hitler était inévitable. Le génie, ça ne s’arrête pas. pendant le compte
à rebours, chaque pays allait participer, à sa manière, et souvent inconsciemment, à ce bouleversement
fantastique, certains se comportant comme des pôles négatifs – la France et l’Empire britannique, par
exemple – d’autres constituant les pôles positifs, chacun d’eux accouplant des pièces de la machinerie
d’où jaillirait le monde futur.
Mais, en 1936, quel devin eût imaginé que le monde vieillot où il vivait allait connaître une si totale
mutation ? Hitler, grondant des forces inconnues qui étaient sa véritable vie, se rendait-il même
exactement compte du destin qui l’attendaient, et qui nous attendait tous ?
Moi, comme les autres, je ne voyais encore que mon peuple à extraire des marais politiques, à sauver,
moralement autant que matériellement. En 1936, le pays, la patrie étaient encore, partout, l’alpha et
l’oméga de chaque citoyen. Un Premier ministre français comme Pierre Laval n’avait jamais passé un jour
de sa vie en Belgique, [51] à deux cent kilomètres de Paris ! Mussolini n’avait jamais vu la mer du Nord.
Salazar ignorait la couleur de la mer Baltique.
Je m’étais rendu, oui, en Asie, en Afrique, en Amérique latine. J’avais vécu au Canada et aux Etats-Unis.
Mais je n’en parlais guère, car cela paraissait assez peu sérieux, relevant presque de la bougeotte.
En fait, l’esprit international, et même l’esprit européen n’existaient pas. L’unique organisme mondial, la
Société des Nations, à Genève, était une vieille dame bavarde, inutile, dont les gens de bon ton parlaient
avec condescendance. Elle avait rassemblé, pendant près de vingt ans, les principaux hommes d’Etat
européens. Un Briand y avait vaguement entrevu l’Europe. Et encore, sa conception en était-elle très
floue. Mais son cas était à peu près unique. L’Europe, sans le phénomène Hitler, en fût resté là, sans doute
longtemps encore, chaque pays s’agitant dans le pré de son territoire particulier.
En moins de trois ans, le vieux continent allait subir une mutation totale. Il aurait à peine eu le temps de
fermer les yeux que le champignon Hitler se serait déployé, grandiose, effrayant, par-dessus l’Europe.
L’éparpillement envahirait chaque coin du ciel, jusqu’au ras des plus lointains des océans.
Chapitre IV
L’Europe éclate
- [53] Si vous aviez pris à temps le pouvoir en Belgique, eussiez-vous pu empêcher la Deuxième Guerre
mondiale ?
A première vue, la question paraît tout à fait saugrenue car la Belgique est un mouchoir de poche jeté au
nord-ouest du continent. Ses 30 000 km2 représentent peu de choses. Et les intérêts en jeu, tant du côté
germano-italien que du côté franco-anglais, étaient gigantesques. Alors ?…
Eh bien, cet « alors » n’est pas aussi problématique qu’il puisse paraître au premier abord. Entre les deux
blocs d’Europe occidentale qui allaient s’empoigner à bras-le-corps, le seul pays capable de constituer une
barrière, ou un lieu de rencontre des grands rivaux, était, tout de même, la Belgique.
Installé à la tête de l’Etat, disposant du seul moyen de propagande internationale qu’était, à l’époque, la
radio, il eût été possible, accroché au micro chaque jour, de contrecarrer, dans la France du Front
Populaire, les violentes campagnes bellicistes qui cherchaient à dresser définitivement Paris contre le
Troisième Reich.
Les bellicistes français n’étaient qu’une minorité. Une toute petite minorité. On le vit lors des accords de
Munich [54] en septembre 1938, à la suite desquels le signataire français, le ministre Daladier, honnête
pochard cultivé, qui s’attendait à être étoilé de tomates et d’oeufs peu frais en débarquant à l’aérodrome du
Bourget, fut acclamé par le peuple parisien, avec une frénésie qui le laissa bégayant et pantois.
On le vit encore lors de la guerre de Pologne. Le Français, malgré les grands coups de pinard de rigueur,
partit aux armes en renâclant. Il combattit mal en 1940, non seulement parce que la stratégie j’Hitler
surclassa ses états-majors, empotés et en retard d’un siècle, mais parce qu’il ne comprenait rien aux buts
de cette guerre, et que le moral n’y était pas.
Eclairé chaque jour, dès 1936, le peuple français eût, peut-être, compris le problème de la réunification
d’un Reich morcelé peu intelligemment après 1918. Il est vif d’esprit. Politiquement, il saisit le
raisonnable. Il eût pu se rendre compte que le mieux serait de proposer lui-même, à temps, un règlement
total, sur des bases justes, du problème des frontières allemandes et notamment de Dantzig, ville séparée
arbitrairement du Reich, qui votait à 99% pour Hitler, et à qui, au nom de la « démocratie », on interdisait
de rejoindre la patrie de son histoire, de sa race, de sa langue, et de son choix.
Alors, à quoi rimait le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ?
D’autre part, Dantzig était le goulot par lequel passait la vie maritime de la nouvelle Pologne.
Il était impensable, évidemment, qu’un grand pays [55] comme l’Allemagne restât à jamais coupé en
deux, que ses habitants continuassent à ne pouvoir se rejoindre que dans des wagons plombés, à travers un
territoire étranger.
La Pologne, pour sa part, avait le droit de respirer, de pousser sa trachée artère jusqu’à la Baltique.
Néanmoins, cet imbroglio du Corridor polonais n’était pas un remède.
La solution d’un plébiscite amical, polono-allemand, était relativement simple, qui eût garanti à chacun
des deux pays, qu’il fût vainqueur ou qu’il fût vaincu dans la compétition électorale, un accès libre au
moyen d’une autoroute unifiant les deux parties du Reich, si les Allemands perdaient, joignant la Pologne
à la mer Baltique, si les Allemands gagnaient.
La recherche d’une solution pareille, ou assez semblable, ou même différente mais satisfaisant les parties
en cause, était certainement plus facile à mettre en forme que les plans de cohabitation imposés en 1919 à
des peuples très différents, rivaux parfois, ennemis souvent : à des millions de Tchèques, de Slovaques, de
Ruthènes, de Hongrois, sur l’ancien glacis bohémien ; à des millions de Polonais, d’Ukrainiens, de Juifs
et d’Allemands, au sein d’une Pologne hybride, sans majorité nationale. Ou à une Yougoslavie de
Croates, de Serbes et de Bulgares qui se haïssaient et qui rêvaient plus de se dépecer que de s’embrasser.
Mais, voilà, il ne fallait pas, pour envisager une solution valable au cas du couloir de Dantzig, attendre
qu’on fût arrivé au 30 août 1939, alors que déjà les moteurs de quelques milliers de chars ronflaient tout
le long de la Prusse orientale, de la Poméranie et de la Silésie !
La France a donné, de son habileté diplomatique, des [56] preuves éclatantes, avant 1914, en liquidant les
inimitiés anglo-françaises, en nouant l’alliance franco-russe ; elle les renouvela sous de Gaulle en se
dégageant de la politique des blocs. La même habileté eût pu, tout aussi bien, en 1936, aider à préparer
une liquidation pacifique du casse-tête allemand.
Et puis l’Hitler de 1936 n’était pas l’Hitler rugissant de 1939. Je l’ai rencontré longuement à l’époque, car
l’intérêt de mon pays, terre d’entre-deux, était de nouer des relations intelligentes et précises avec les
meneurs du jeu européen. C’est ainsi que je vis discrètement tous les principaux hommes d’Etat
d’Europe, qu’ils fussent français, comme Tardieu et Laval, ou italiens comme Mussolini et Ciano, ou
allemands comme Hitler, Ribbentrop et Goebbels, ou espagnols comme Franco et Serrano Suner, ou
anglais comme Churchill et Samuel Hoare.
En août 1936, j’avais donc du longuement Hitler. La rencontre avait été excellente.
Il était calme et fort. Moi, j’avais vingt-neuf ans, et toutes les audaces.
- « Jamais je n’ai vu de tels dons chez un garçon de cet âge », avait dit et répété Hitler à Ribbentrop et à
Otto Abetz après notre entrevue. Je cite ce jugement, non pour me planter dans l’arrière-train des plumes
de paon, mais pour que l’on voie que les atomes crochus avaient fonctionné, que la conversation que je lui
avais tenue, pendant plusieurs heures, Ribbentrop présent, l’avait intéressé.
Or, que lui avais-je proposé ? Ni plus ni moins qu’une [57] rencontre Léopold III-Hitler, à Eupen-
Malmédy, autre terre séparée de l’Allemagne par le traité de Versailles, au profit de la Belgique cette fois,
après un plébiscite truqué : ceux qui n’étaient pas d’accord avaient été obligés de faire connaître leur
opposition par écrit, en apposant leur signature sur un registre public, répertoire redoutable de suspects
futurs !
Dans ces conditions, qui eût signé ?
Toutes les cloches de Belgique avaient eu beau sonner pour fêter ce soi-disant rattachement ! A longue
échéance, de tels procédés étaient indéfendables. Il fallait, à mon avis, prévenir les réclamations et
enterrer la hache de guerre là-même où existait une possibilité de la brandir.
Hitler avait été immédiatement d’accord sur ma formule : un plébiscite dont la campagne préparatoire se
limiterait à une assemblée des populations locales en face de deux chefs d’Etat qui viendraient ensemble
sur les lieux, expliqueraient publiquement leur point de vie, en toute courtoisie ; une seconde assemblée,
identique, se tiendrait après le plébiscite pour que, quel qu’en fût le résultat, les deux chefs d’Etat y
scellassent la réconciliation de leurs deux peuples.
Si Hitler se ralliait à une solution si pacifique – qui plus aussi d’ailleurs à Léopold III quand j’allai lui en
faire part – il eût pu, à plus forte raison, accepter, en 1936, un débat concernant l’ensemble des frontières
autrichiennes, tchèques, danoises, etc. et, notamment, un arrangement à l’amiable avec une Pologne,
réconciliée de puis 1933 avec le Reich et amie, d’autre part, d’une France qui eût été, en cette occasion,
l’agent rêvé d’un règlement définitif.
Peu avant, le maréchal Pétain et le maréchal Goering [58] s’étaient rencontrés, en Pologne précisément.
Rien de sensé n’était donc impossible.
Il n’était pas d’hommes d’Etat qui n’avait déploré, dès 1920, l’inintelligence des décisions prises, à la
suite de la Première Guerre mondiale, au sujet de Dantzig, du Corridor et de la Silésie.
Les décisions imposées alors avaient été injustes, basées sur des dictats et sur des plébiscites faussés.
Etudiée posément, une solution sage eût dû être présente bien avant même qu’il fût question de
l’Anschluss et des Sudètes, d’autant plus que l’ambiance, en Pologne comme en Allemagne, était à la
collaboration, à tel point que lorsque le président Hacha, répudié par les slovaques, eut confié, le 15 mars
1939, à Hitler, le sort de la Bohème, la Pologne du colonel Beck participa militairement à
l’investissement, s’emparant de la ville et de la région de Teschen. Cette Pologne-là, bien conseillée, se
fût difficilement refusée à un débat sérieux avec son allié de ce printemps même.
Sans l’intervention provocatrice des Anglais à la fin d’avril 1939, promettant la lune au colonel Beck,
homme taré physiquement et financièrement, cet accord eût été négociable.
Des appels à l’esprit de compréhension des Français eussent pu être décisifs. Hitler avait renoncé
publiquement et pour toujours à l’Alsace-Lorraine. Il ne désirait en aucune façon croiser le fer avec une
France inassimilable, c’est-à-dire sans intérêt pour un conquérant.
La France, de son côté, n’avait rien à gagner à une [59] telle bagarre. Autant les terres fécondes de l’Est
pouvaient tenter Hitler – et on eût même dû l’orienter et l’encourager dans ce sens, débarrassant l’Ouest,
pour cent ans, du danger allemand – autant une guerre, stérile à l’avance, avec la France, avait cessé
d’éveiller en lui le moindre désir.
Un chef de gouvernement belge, fils, petit-fils et arrière-petit-fils de Français, expliquant aux Français
l’importance vitale de leur rôle de conciliateurs, comme je l’eusse fait sans relâche, planté devant les
micros de la Radiodiffusion, eût pu frapper en France les esprits.
En tous cas, j’eusse tenté l’impossible.
Je m’en voudrai jusqu’à la mort de ne pas avoir conquis le pouvoir à temps, même s’il ne m’eût offert
qu’une chance minime de sauver la paix. Je l’eusse utilisée au maximum. La passion d’y parvenir m’eût
dicté les mots qu’il fallait. Le peuple français est sensible aux orchestrations de la parole. Et il était mûr
pour le langage que je lui eusse tenu.
Le plus étonnant est que, si je n’ai pas pu prendre à temps, dans des mains fortes, un pouvoir que je
n’eusse plus jamais lâché, on peut m’en croire, la proie m’échappa à cause d’Hitler, précisément. Ce sont
ses interventions brusquées en Autriche, chez les Sudètes, chez les Tchèques, puis le début de la bagarre
polonaise qui effrayèrent le public belge et mirent à mal mon ascension finale. Ce qui n’empêche qu’on
m’a dépeint mille fois, à l’époque, comme étant l’instrument d’Hitler, le jouet d’Hitler. Je n’ai jamais été
le jouet de personne, pas plus d’Hitler [60] que d’un autre, pas même au cours de la guerre quand je
luttais à côté des armées allemandes du front de l’Est. Les archives les plus secrètes du Troisième Reich
l’établissent. Ni en 1936, ni plus tard, ni jamais, je n’ai reçu d’Hitler un pfennig, ni une consigne. Jamais,
d’ailleurs, il n’a essayé de m’influencer en rien.
Au contraire, par la suite, lorsque les incertitudes politiques de la guerre m’angoissaient, je lui en ai dit
« des vertes et des pas mûres ». Son principal traducteur, le docteur Schmidt, qui assistait comme
interprète à nos entrevues, a raconté lui-même, dans la presse, après la guerre, comment je parlais au
Führer avec une vigueur et une crudité que nul autre n’osa jamais employer avec un tel interlocuteur.
Il encaissait très bien, avec une bonne humeur cocasse.
- Léon, me disait-il pendant la guerre, lorsque j’exigeais tout pour mon pays et refusais tout en son nom,
finalement ce n’est pas vous qui collaborez avec moi, c’est moi qui collabore avec vous !
Et c’était assez vrai.
Notre pays, parce que trop petit, risquait, dans une Europe mal définie, de perdre sa personnalité.
Toujours j’ai exigé que le caractère propre de notre peuple soit respecté en tout : son unité, ses coutumes,
sa foi, ses deux langues, son hymne national, ses drapeaux. Je n’ai jamais toléré, tout au long de la
campagne de Russie, qu’un Allemand, si sympathique fût-il, exerçât un commandement parmi mes unités,
ou simplement nous parlât en allemand. Nous devions d’abord nous affirmer. Après, on verrait.
Même chez Hitler, je ne menais mes conversations qu’en français (qu’Hitler ignorait), ce qui me donnait,
[61] entre nous, le temps de bien réfléchir pendant qu’on traduisait la répartie, déjà comprise. Hitler
n’était pas entièrement dupe.
- Fuchs ! (renard), me disait-il un jour en riant, après avoir décelé dans mon oeil un regard malicieux.
Mais il ne se formalisait pas de mes subterfuges et me laissait soupeser à l’aise chacun de mes propos.
En 1936, toutefois, on n’en était pas là. Hitler était encore pour nous un Allemand lointain. L’ère des
grandes opérations de regroupement germanique n’était pas encore entamée. La réoccupation de la rive
gauche du Rhin, logique, et qui eût dû être concédée aux Allemands longtemps auparavant, n’avait pas
fait spécialement de malheurs. Elle avait été rapidement passée au compte des profits et pertes.
Au moment de la victoire de REX (mai 1936), le baromètre de l’Europe était plutôt au beau temps. Au
cours de notre campagne électorale, le nom d’Hitler n’avait pas été évoqué une seule fois par un
contradicteur. On s’en était tenu, dans tous les partis belges au combat, à des problèmes de politique
intérieure. Notre programme d’alors – les textes jaunis par les ans existent toujours – parle longuement et
durement du balayage des vieux partis politiques, de la réforme de l’Etat (autorité, responsabilité, durée),
du socialisme à édifier, de la haute finance à mater. Mais il n’y est même pas question d’une ébauche de
programme international.
Pendant de longs mois encore après notre victoire de 1936, notre position se limita à prôner une politique
de [61] neutralité qui dégagerait notre pays de toute alliance dangereuse – de Gaulle a-t-il agi autrement,
plus tard, face aux deux « blocs » de l’après-guerre ? – et maintiendrait notre patrie à l’écart des querelles
qui commençaient à gronder entre les démocraties d’ancien style (France, Angleterre) et les démocraties
d’ordre nouveau (Allemagne, Italie). Sous notre impulsion, cette politique de neutralité devint rapidement
– et officiellement – celle de la Belgique.
Dans tout cela, rien donc qui marquait une orientation internationale du rexisme dans un sens prohitlérien.
Certaines grandes réformes du national-socialisme et du fascisme nous intéressaient vivement. Mais nous
les examinions en observateurs, sans plus.
A dire le vrai, mes affinités étaient françaises. Ma famille était de là-bas. Ma femme était de là-bas et
avait conservé sa nationalité. Mes enfants pourraient opter un jour pour le pays de leur choix. Ils ont,
depuis lors, tous opté pour la France. De 1936 à 1941, je me suis rendu une seule fois à Berlin mais cent
fois à Paris !
Aussi, pas question de main de l’Allemagne, d’argent de l’Allemagne, de mots d’ordre de l’Allemagne !
Nous étions neutres. Ni avec l’Allemagne, ni avec la France : la neutralité la plus rigoureuse, face à une
bagarre où notre pays n’avait rien à gagner et où, pris entre les deux battants agités avec violence, il ne
pouvait que recevoir de mauvais coups, des uns comme des autres.
Toutefois, au printemps de 1936, une telle empoignade [63] n’était pas encore inscrite nettement à l’ordre
du jour européen. Nous connûmes quelques semaines de répit. Puis, au cours de l’été, l’avalanche
dégringola.
D’abord, en France. Le Front Populaire l’emporta électoralement. Le pouvoir passa au chef de la
coalition des gauches. Léon Blum, ennemi par ses convictions marxistes et par judaïsme, de tout ce qui
était hitlérien. Sa hargne – et l’aveuglement que donne la hargne – étaient tels qu’il avait prédit l’échec
d’Hitler juste avant que celui-ci arrivât au pouvoir !
Une série de ministres de son équipe, hommes et femmes, étaient juifs également. On ne peut pas dire que
leur passion de la France était exagérée : l’un d’eux, Méphisto à lunettes, nommé Jean Zay, avait même,
précédemment, traité le drapeau français de « torche-cul ». Mais leur passion antihitlérienne était, elle,
forcenée, sans limites. La tension monta aussitôt.
Les campagnes de haine et de provocation antihitlériennes, sous de telles inspirations, s’épandirent vite et
efficacement.
Appuyé à fond par la propagande israélite, le Front Populaire se rua contre quiconque, à l’étranger aussi
bien qu’en France, était de droite. Il me fit décrire, dans sa presse, uniquement parce que j’étais
neutraliste, comme un suppôt d’Hitler. Il fit donner à fond contre moi les agents secrets du Deuxième
Bureau français, extrêmement nombreux et actifs en Belgique, où ils déversaient abondamment, dans la
presse et les milieux mon[64]-dains, déplumés et avides d’argent de poche, les millions de la corruption.
Un mois plus tard, deuxième décharge électrique : l’Espagne nationale se dressait contre le Frente
Popular, frère chéri du Front Populaire français.
L’Espagne et la Belgique, n’étant pas voisins, n’avaient et ne pouvaient avoir, en rien, d’intérêts opposés.
Le soulèvement était juste, sain, nécessaire, comme l’épiscopat espagnol puis le Vatican allaient le
proclamer l’année même. La guerre civile est le dernier recours, mais les fureurs du Frente Popular
avaient acculé l’Espagne nationale à ce dernier recours.
La Phalange, d’inspiration catholique, était très près du rexisme, politiquement et spirituellement. Moimême
avais été nommé, en 1934, par José Antonio Primo de Rivera, n° I de la Phalange de l’extérieur.
L’armée espagnole, qui s’était soulevée, défendait les mêmes idéaux patriotiques et moraux que ceux du
Rexisme.
Et puis, quand même ! Si le Front populaire français, si les Soviets, si toute l’Internationale marxiste
prenaient parti pour des incendiaires et des étrangleurs, s’ils les soutenaient frénétiquement, s’ils les
comblaient d’avions français et de chars russes, s’ils leur envoyaient des milliers de recrues – des
illuminés à la Malraux, des bouchers sanglants à la Marty, ou des fonds-de-tiroirs de prisons – pourquoi
nous, patriotes et chrétiens, n’aurions-nous pas pu éprouver des sympathies pour des patriotes et des
chrétiens, traqués et persécutés au long de [65] cinq années de terreur et réduits à se dresser en armes pour
survivre ?…
N’empêche, un premier foyer de guerre européenne s’était allumé. Nul pompier n’apparaissait qui eût pu
arroser le brasier naissant. Au contraire, l’incendie s’élargissait. Allemands et Italiens, communistes
russes et Français rouges passaient des échanges de mots aux échanges d’explosifs, prétendaient se servir
du champ de bataille espagnol pour régler au couteau leur contentieux.
Internationalement, 1936 se terminait mal. Les nerfs étaient à fleur de peau : 1937 allait marquer, en
Europe, le virage fatal.
A partir d’alors, Hitler, qui n’avait guère à se préoccuper des plans électoraux du rexisme, allait
régulièrement nous ficher dedans chaque fois que nous eussions dû renforcer notre action en gagnant de
nouveaux votes et, grâce à eux, nous hisser pacifiquement au pouvoir.
C’était, chez moi, une position bien arrêtée : pas d’accès au pouvoir par la violence. Jamais, en temps de
paix, je n’ai porté sur moi une arme quelconque. On pouvait me voir à Bruxelles, où que ce fut, sans
protection d’aucun ordre. J’allais à la messe, au restaurant ou au cinéma avec ma femme : c’était mon
unique rempart, tout de grâce et de gentillesse.
Je faisais des kilomètres dans les bois avec mes enfants. J’ai toujours éprouvé une horreur physique pour
tout ce qui était janissaires ou gardes de corps. J’ai toujours cru à mon étoile. Il ne m’arrivera jamais rien.
Et, de [66] toute façon, un pistolet dans une poche de pantalon sortirait trop tard et n’empêcherait pas la
casse.
Le peuple a horreur de ces protections qui ont des airs de suspicion. Il faut se fier à lui, franchement. Je
me rendais tout seul, en tramway, aux pires meetings rouges. Les incidents ne manquèrent point. Ils furent
souvent cocasses. Mais ma méthode était la bonne. Le coeur du peuple est droit. C’est à ses sentiments
d’hospitalité et d’amabilité qu’il faut faire appel, et non à une intimidation blessante.
De même que je voulais gagner les masses par le coeur, sans recourir jamais à un étalage de forces, de
même tout mon être s’opposait à un recours à la force armée pour me hisser au pouvoir dans mon pays.
Cette force armée, je l’ai eu à ma disposition ; en octobre 1936, le chef le plus fameux et le plus populaire
de l’armée belge, le général Chardonne, mit, par écrit, toutes ses troupes à ma disposition, m’offrit de les
amener en trains spéciaux à Bruxelles. Le terrain eût été nettoyé en une heure par la division d’élite
qu’étaient les Chasseurs ardennais. Le roi – son secrétaire l’expliqua à l’écrivain Pierre Daye, député
rexiste – eût ordonné qu’on ne ripostât point.
Je remerciai le général, mais me refusai à une telle opération.
Sans aucun doute, si j’avais pu deviner comment les événements internationaux allaient me prendre de
court, j’eusse accepté. Il y aurait eu très peu de résistance chez les nantis. Une fois ma décision prise,
j’eusse, de toute [67] façon, brisé tout obstacle sans exagérer les ménagements : le salut de mon pays et la
paix de l’Europe eussent eu plus de prix à mes yeux que les criailleries de quelques dirigeants marxistes,
promptement bouclés. Mais j’étais, tout au fond de moi-même, sûr de réussir sans recourir à une solution
de force. La solution de mon goût, c’était la conviction, l’adhésion et le don consentis librement, dans
l’enthousiasme.
A vingt-neuf ans, des foules immenses s’étaient données à ma cause. Quelques mois plus tard, les chefs
nationalistes flamands s’étaient ralliés à ma conception de la Belgique fédérale. Leurs députés et
sénateurs, presque aussi nombreux que les miens, avaient fait bloc avec le rexisme. Pourquoi cette
progression pacifique ne serait-elle pas menée sans violence jusqu’à la victoire définitive ? Encore une
élection, deux élections, quelques campagnes populaires puissantes, et j’arriverais au pouvoir sans un
coup de fusil, m’appuyant sur l’adhésion et l’affection de la majorité absolue de mes compatriotes !
J’ai bien failli y parvenir.
Si je n’y suis point parvenu, c’est avant tout, et, par-dessus tout, je le répète, à cause d’Hitler, passé de
l’ère du redressement intérieur du Reich, à l’ère des revendications internationales, rabattant dans tous nos
pays les électeurs affolés vers les parapluies des anciens régimes conservateurs. Au début de l’année
1937, la bagarre s’était redoutablement aggravée en Europe, attisée de plus en plus violemment par les
bravades incessantes du Front Populaire français. Hitler répondait à ses ennemis [68] en jetant vers eux
les imprécations les plus bruyantes, les sarcasmes les plus cruels, les menaces les plus directes.
En six mois, l’Europe se trouva coupée en deux camps. Non qu’elle s’y fût rangée : on nous y rangea.
Nous qui n’avions aucun lien , d’aucun ordre que ce soit, pas plus politique que financier, avec le
Troisième Reich, on nous jeta, comme un ballot sur un quai de gare, dans le clan allemand où, pourtant,
nous ne voulions atterrir à aucun prix.
J’entends toujours, à la sortie d’un meeting de gauche, pendant l’hiver 1936-1937, l’apostrophe : A
Berlin ! C’était de la calomnie intégrale. N’empêche, je me retournai, inquiet, vers mes amis présents. –
Mauvais, ce cri-là. Le lendemain, toute la presse marxiste le répétait. Désormais, nous serions catalogués,
malgré nos protestations incessantes, comme les hommes de Berlin !
Mais la catastrophe suprême fut qu’Hitler, furieux des campagnes menées partout contre lui, avait
commencé à perdre patience, à faire la grosse voix, à foncer !
Et, chaque fois, son rush, que ce fût vers le Danube autrichien, ou vers les montagnes des Sudètes, ou vers
les jolis ponts baroques de Prague, tomba, toujours, comme automatiquement, en plein milieu des
campagnes électorales de REX qui eussent peu entraîner définitivement le public belge derrière nous.
Le Belge – et c’est compréhensible – avait conservé de l’invasion de 1914, qui avait été aussi injuste que
cruelle, un souvenir horrifié. Chaque irruption militaire [69] de la Nouvelle Allemagne dans un pays
voisin, même si cette entrée avait été pacifique, même si elle avait été acceptée, voire accueillie dans
l’enthousiasme comme en Autriche, mettait l’électorat belge en transes.
A Berlin ! A Berlin ! nous lançaient en choeur, sûrs de l’effet du slogan, les propagandistes d’extrêmegauche
! Nous jeter lâchement cette calomnie à la face, c’était, en toute impunité, affoler le corps
électoral, aussi bien wallon que flamand. A Berlin ! alors que ledit Berlin, par ses violences
internationales, jetait invariablement la panique, au moment décisif, parmi le public que nous nous
acharnions à conquérir.
Lorsque je provoquai le Premier ministre belge, M. Van Zeeland, en 1937, à une véritable électionplébiscite
à Bruxelles, le hurlement « A Berlin ! » déferla durant toute la campagne. Elle se clôtura par un
formidable coup de crosse que m’assena l’archevêque de Malines, plus antihitlérien encore que Léon
Blum et que tous les comités juifs réunis.
Le cardinal Van Roey était un colosse, paysan flamand taillé à la hache de silex, « taiseux », buté,
répandant, sous ses atours, d’épaisses odeurs tenaces. Certains de ses fidèles qui ne l’admiraient qu’à
demi l’avaient baptisé Le Rhinocéros. Timide, la Ligue de Protection des Animaux, n’avait pas protesté.
Son palais archiépiscopal, d’un ennui accablant, était hanté de bossus, de bigles, de boiteux, valetaille
lugubre et silencieuse racolée au plus bas prix. Face à l’escalier d’honneur en bois ciré, caquetait une
volaille disparate.
[70] – Mes poules, murmurait lugubrement l’archevêque, visiblement sans penser à mal.
Ce sont les seuls présentations auxquelles il se livrait.
L’air éternellement renfrogné, il faisait preuve, en tout d’un fanatisme élémentaire, intégral, comme s’il
eût dominé tribunaux de l’Inquisition et bûchers du XVIe siècle. Jamais il n’avait lu un seul exemplaire
d’un journal non catholique. Rien que d’y penser le remplissait d’horreur, rendait plus maussade encore
son visage embrouillé. Pour lui, un incroyant ne présentait pas le plus mince intérêt. Se poser des
questions sur ce qu’un athée pouvait penser ne lui serait même jamais venu à l’esprit. L’incroyant était,
dans son concept de l’univers, un être absolument insolite, un anormal.
Il menait sa troupe archiépiscopale comme un sergent-major du Grand Frédéric eût conduit des recrues
rétives à l’exercice. Il repoussait de sa godasse sacrée tout ce qui n’avait pas l’air confit, l’oeil mi-clos, le
nez tombant en banane, du frère lai se jetant à genoux, les bras en croix, devant la table de son supérieur,
au plus minime manquement à la discipline. Aujourd’hui, on le mettrai, empaillé et préalablement
désodorisé, dans un musée postconciliaire. Mais, alors, il régnait.
En-dehors du problème de son impassibilité marmoréenne vis-à-vis des incroyants qui, spirituellement,
me paraissait caricaturale et monstrueuse, nous avions, lui et moi, un oeuf à peler, gros comme s’il avait
été pondu par une autruche, une autruche aux oeufs d’or. Pour une [71] question de millions de francs
chapardés à l’Etat belge, j’avais indisposé au plus haut point Son Eminence en démasquant – entre vingt
autres – le scandale politique financier dans lequel s’était ébattu longtemps et parfaitement à l’aise, un
ignoble petit requin de banque, nommé Philips, gnome cramoisi, au nez énorme surchargé d’une verrue
violâtre et granulée comme une mûre.
Ce Philips arrosait largement (six millions de francs en 1934) la hiérarchie ensoutanée qui constituait
l’armature du réseau de propagande de sa banque. Il était d’autant plus généreux que, grâce à la corruption
du parti catholique au pouvoir, il s’était fait accorder par les Etats (les collègues socialistes s’étaient fait
adjuger, à la même époque, des subventions similaires en faveur de leur Banque du Travail en
déconfiture) des « interventions » financières astronomiques. J’avais découvert le brigandage. J’avais
traîné par les pieds les « banksters » au milieu de leurs immondices, les faisant tournoyer dans cette
mélasse devant la Belgique entière.
Philips n’avait pu faire autrement que de me poursuivre devant les tribunaux. J’avais gagné. A grands
coups de balai, je l’avais vidé hors de la vie politique belge, le jetant littéralement à la porte du Sénat. Il
s’était retrouvé sur le pavé avec son déshonneur, sa verrue violacée et la marque vigoureuse de mes bottes
sur ses vieilles fesse tremblantes.
- Excrément vivant ! lui avais-je crié, face à la foule, en lui signifiant son P.P.C. Or, ce vide-gousset était,
très ostensiblement, le protégé et le protecteur du cardinal-primat de Belgique. Comme on dit, avec un
certaine liberté de langage, hors des archevêchés, ils étaient comme cul et chemise. Le cardinal qui ne
souriait à [72] personne, souriait à cette fripouille hideuse comme à une apparition angélique.
Leur intimité était telle que l’archevêque, casanier comme une rampe d’escalier, avait découché en son
honneur, passant un week-end au château somptueux que le banquier s’était offert dans un gracieux
vallon brabançon. Je possédais des photos des deux compères se promenant pieusement sous la charmille,
sans qu’on sût très bien s’ils récitaient ensemble des psaumes bibliques ou s’ils discutaient moins
séraphiquement de pourcentages s’échelonnant d’évêchés en doyennés.
Quelques années plus tôt, alors que ce banquier était, politiquement, un inconnu, le cardinal Van Roey
avait donné l’ordre aux parlementaires catholiques de le coopter comme sénateur, en lieu et place d’un
éminent intellectuel de droite, Firmin van den Bossche, déjà choisi.
Après cela, empoigner ce Philips par le fond de son pantalon, le défenestrer, le catapulter dans les airs
jusqu’à ce qu’il s’abattît, à plat ventre, parmi ses millions inutiles, tenait, évidemment de la profanation !
Mon crime n’avait pas de nom. Tous les feux du ciel ne suffiraient pas à me faire expier cette liquidation
impie.
Comble des outrecuidances, je ne m’en étais pas tenu à ce traitement irrespectueux des soubassements de
l’élu, de l’oint de Son Eminence. J’avais traité à la botte, avec le même feu sacré, quelques douzaines de
collègues dudit sénateur, tout aussi cagots, ayant toujours l’air de trans[73]-porter le Saint-Sacrement
lorsqu’ils avançaient, pillards et paillards, parmi les coupe-gorge de la haute-finance.
J’avais visé dans le peloton de tête, tirant à bout portant en plein dans la bobine du président du parti
catholique, le ministre d’Etat Paul Segers, un petit sacristain vantard, toujours cocoricant, à la tête livide
de cafard qui, entre deux oremus, avait abondamment puisé dans les caisses de l’Etat et, notamment, dans
la caisse des petites gens, la Caisse d’Epargne.
De la part du chef de ces grands bourgeois catholiques si satisfaits de leur haute moralité, une telle
hypocrisie était particulièrement ignoble. Ils étaient les représentants typiques d’une élite pourrie qui
jouait, le pouce au gilet, à la haute vertu. Je me ruai sur le Segers en question. Je fis irruption à la tribune
où il présidait, l’Assemblée annuelle de son parti. C’était – les dieux, parfois, ont de l’humour – un 2
novembre, le Jour des Morts.
J’avais amené avec moi trois cent gaillards décidés à tout.
Le ministre Segers, entre ses quatre palmiers de la tribune officielle, fut traité par moi, durant une demi
heure, comme un sous-produit d’engrais composé.
Ce fut le plus grand scandale de la Belgique d’avant 1940.
Comme Philips, et avec le même bonheur, Segers me cita devant les tribunaux, me réclamant trois
millions de francs de dommage et intérêts, destinés à ravauder « son honneur ». Ravauder quoi ? Quel
honneur ? A ces escrocs de la politico-finance, que restait-il qui, de loin ou de près, eût pu avoir encore un
rapport quelconque avec l’honneur ?
[74] Le procès eut lieu. Non seulement je fus acquitté triomphalement (et Dieu sait si j’ignorais tout,
alors, des « arrangements » de la Justice !) mais Segers, tout ministre d’Etat qu’il était, fut condamné
comme un vulgaire aigrefin.
- Vous êtes le drapeau du parti catholique ! lui avait crié, à la veille du procès, un sénateur nommé
Struye, au buste de coiffeur de faubourg, surmonté d’une tête de crapaud à lunettes. Ledit crapaud,
après la Libération, touché par une vocation tardive de tueur d’abattoir, se vengerait de la
condamnation de son « drapeau » en envoyant au poteau d’exécution plus de cent de nos
camarades.
Le cas de la démocratie belge d’avant 1940 était le cas de tous les régimes démocratiques d’alors, débiles,
c’est-à-dire offerts à toutes les tentations.
Chacun d’entre eux connut à l’époque ses scandales : Barmat en Allemagne, Stavisky en France (tous
deux juifs, soit dit en passant).
Mais les polices se chargeaient, à chaque fois, de liquider la sale affaire avec une remarquable célérité.
Barmat avait été retrouvé, au petit matin, mort dans sa cellule, et Stavisky, par un autre petit matin, s’était
fait trucider, à bout portant, par la flicaille qui avait cerné, la nuit, sa villa de Chamonix, débarrassant
ainsi de tout souci majeur la horde de l’argent de la France et avaient, en contre-partie, vécu de ses
rapines.
En Belgique – et nul ne me le pardonna jamais – je n’avais pas sauvé les Stavisky, wallons ou flamands,
[75] et n’avais pas toléré qu’on les sauvât. Au contraire, j’avais maintenu leur sales têtes pourries sous
l’eau jusqu’à ce que la dernière bulle d’air eût fait surface.
Mais à chaque fois que je liquidais un politicien véreux qui s’affublait du nom de « catholique » - ce qui
me paraissait plus scandaleux que tout ! – mon nouveau crime était inscrit sur le calepin noir du cardinal.
C’est pourtant lui, bon Dieu, qui eût dû les faire voler à travers les verrières de ses cathédrales !
Mais non, le coupable, c’était moi, qui, le balai au poing, traquais, en catholique sincère, les escrocs de la
politico-finance, arc-boutés derrière les confessionnaux et les bénitiers !
Le cardinal était intervenu, en décembre 1936, au Vatican, pour décrocher une condamnation du Rexisme.
Il avait échoué. Tapi derrière ses boiteux, ses bossus et ses bigles du palais de l’Archevêché, il me
guettait. Il attendait l’heure.
L’élection-plébiscite Van Zeeland-Degrelle du 11 avril 1937 allait lui offrir le virage au coin duquel, posé
en silence, il me sonnerai au passage. En toute dernière minute de la campagne électorale, alors que toute
riposte était techniquement impossible, il fit tout d’un coup tournoyer dans les airs sa crosse du Moyen
Age.
Avec une brutalité et surtout avec une intolérance que, bien sûr, nul public catholique n’admettrait plus
aujourd’hui, il se jeta, mitre sur la tête, dans une bagarre strictement électorale, où le catholicisme n’avait
strictement rien à voir, lançant urbi et orbi une déclaration [76] fulminant interdisant en conscience de
voter pour moi !
Ce n’était pas tout. Il interdisait en outre, et toujours en conscience, c’est-à-dire, sous peine de péché, de
s’abstenir de voter ou de voter « blanc », ce que se disposaient à faire de très nombreux catholiques belges
qui, non ralliés à REX, ne voulaient pas, tout de même, donner leurs voix au candidat mis en avant par
l’extrême gauche et dont, au surplus, on commençait à chuchoter qu’il était, lui aussi, compromis dans
une très vilaine histoire de finance.
Le scandale éclaterait l’été même de son élection. On apprendrait alors que le poulain du cardinal n’avait
pas hésité auparavant de s’approprier clandestinement, avec quelques complices, les traitements de hauts
fonctionnaires de la Banque Nationale, bel et bien morts sur les listes de l’état civil mais que Van Zeeland
et sa clique maintenaient en parfaite santé sur la feuille des émoluments de la Banque officielle de l’Etat
belge !
Van Zeeland et ses collègues de brigandage appelaient cette caisse noire « la cagnotte ». Ils la vidaient
sans vergogne chaque mois, volant l’Etat et volant, au surplus, par ricochet, le fisc à qui, on l’imagine, ils
ne déclaraient pas ces revenus-détournements !
Les moeurs politico-financières des démocraties d’avant 1940 étaient telles qu’on pouvait parfaitement
devenir Premier ministre après avoir utilisé des cadavres de fonctionnaires pour s’emplir les poches aux
dépens de l’Etat !
La main sur le coeur, la bouche en cul de poule, le Van Zeeland en question s’offrait aux électeurs benoîts,
pour représenter en leur nom la Patrie et la Vertu, mises en danger par le Rexisme ! Il fallait entendre le
faux [77] apôtre, plus rasoir que les millions d’appareils fabriqués par M. Gillette, compassé,
pleurnichard, jouer au martyr démocratique : « Je m’avance calme et serein sur un chemin semé
d’embûches ! »
Essayez un peu de répéter dix fois à toute vitesse ce charabia caillouteux : « Je m’avance calme et serein
sur un chemin semé d’embûches ! » Puis, il jetait des yeux attendris vers le ciel des Purs et des
archevêques !
N’importe ! Ce détrousseur de macchabées bancaire fut, bel et bien, le champion européen numéro un de
la lutte contre le « fascisme » avant la Deuxième Guerre mondiale !
Et, pour le sauver de la défaite électorale que les sondages du ministère de l’Intérieur laissaient clairement
prévoir trois jours avant l’échéance, un cardinal n’hésita pas, à quelques heures de l’élection, à faire
tournoyer sa crosse dans tous les sens, comme une massue de troglodyte.
Il obligea sous peine de péché cent mille catholiques bruxellois à voter pour un pickpocket qui, l’année
même, en octobre 1967 [sic, vrais. 1937], déraperait de tout son long dans le scandale de sa « cagnotte »,
devrait démissionner – pour toujours ! – de la présidence du gouvernement belge, cependant que plusieurs
de ses collègues nécrophores de la Banque Nationale – un ministre d’Etat à leur tête – se suicideraient, à
quelques jours d’intervalle, véritable ruban de saucisses bourrées de dynamite, sautant dans l’air, à
Bruxelles et à Anvers !
Mais le 11 avril 1937, le « cagnottard » Van Zeeland, ruisselant de bénédictions, était monté vainqueur sur
les [78] autels de l’antinazisme. Il est clair que le fait d’être catholique fut, dans ma vie politique, un
handicap considérable. Incroyant, je n’eusse pas été soumis à ces pressions abominables, à ce chantage
aux consciences d’un haut clergé qui maniait la crosse comme un gourdin. Ou j’eusse envoyé ledit prélat
politique voltiger dans les airs avec sa mitre, ses mules et sa matraque dorée !
J’eusse été moins fagoté, moins bourré de complexes, moins isolé, car le catholicisme de ces temps-là
était étroit, vindicatif, incompréhensif, et même, souvent, provocant. Il dressait des barrières dans tous les
sens. Il nous avait déformés. Il nous coupait de millions d’honnêtes gens. Et il nous exposait à des
violences inouïes, comme celles de cet énergumène à crosse et à glands, tapant dans le tas, qui se croyait,
de droit divin, maître omnipotent de tout, y compris de la liberté des électeurs.
La Croix a vaincu la Croix Gammée proclama, le lendemain de l’élection de Van Zeeland, sur toute la
largeur de sa première page, l’Intransigeant de Paris ! Un tel titre d’un journal franc-maçon en disait
long ! Il répondait au Vive le Cardinal, nom de Dieu ! des marxistes belges, hurlé à Bruxelles le soir de
leur victoire ! Léon Blum convia à Paris le triomphateur. Il fut reçu comme le Bayard belge dressé contre
Hitler.
Or – et cela aussi fut drôle, mais on ne l’apprit que plus tard – le principal bailleur de fonds de cet
antihitlérien épiscopal avait été – exactement pour la même somme : six millions de francs – et au même
[79] moment, le bailleurs de fonds d’organisations hitlériennes en Allemagne.
Il s’agissait du magnat de la soude, Solvay, qui, en hypercapitaliste accompli, finançait ce qu’il croyait
être deux clans rivaux, pour avoir barre sur l’un comme sur l’autre, et se dédouaner de toute manière !
C’est sous ces millions de la duplicité et sous ces barils d’eau bénite coupée de fiel, sous ce déferlement
de la calomnie A Berlin ! répétée sans fin par les bellicistes de Londres et de Paris, que je connus, lors de
ce plébiscite Van Zeeland, et malgré que j’eusse obtenu 40 % de voix de plus que l’année précédente,
mon premier échec électoral.
Je culbuterais le même Van Zeeland six mois plus tard, après avoir révélé au public belge, dans toute son
ampleur, le scandale de la fameuse « cagnotte ». Mais le mal était fait, la calomnie A Berlin ! m’avait
coupé les jarrets, fauchant ma course.
Sentant comment ce slogan frappait le public, la horde des marxistes belges lancée à mes trousses
s’empressa de pavoiser la Belgique d’affiches où j’apparaissais coiffé d’un casque à pointe, comme les
Allemands les portaient en 1914, à une époque où je n’étais qu’un garçonnet !
D’élection en élection, ce casque à pointe allait pavoiser de plus en plus les murailles de la Belgique,
s’installer sur mon crâne à des centaines de milliers d’exemplaires. La presse marxiste n’hésita plus
devant rien, pas même à recourir aux faux les plus grossiers. Elle publia des photos truqués où le chef de
mes députés apparaissait [80] sur le grand escalier d’honneur des concentrations nazies de Nuremberg,
entre deux haies de drapeaux à croix gammée !
Nous retrouvâmes, dans les archives d’agences, la photo originale où se trouvai Hitler, au lieu de notre
député ! Puis la photo de celui-ci, que l’on avait superposée à la précédente et qui avait été, elle, prise
devant le parlement à Bruxelles ! Mais il ne servait vraiment plus à rien de s’indigner, ni même de
protester. Les tribunaux faisaient la sourde oreille ou enterraient les dossiers. Plus rien d’autre n’existait
que la haine des Allemands ! L’avant-garde des Allemands, pour le jour, tout proche, où la Belgique serait
dévorée par eux, avec notre complicité !
La Deuxième guerre mondiale a eu lieu. Toutes les archives du Troisième Reich ont été saisies,
épluchées. Nulle part on n’a découvert la plus infime trace d’un lien quelconque, ou même d’un contact
quelconque de REX ou de moi, avant l’invasion allemande du 10 mai 1940, avec qui que ce fût qui
appartînt à la diplomatie du Troisième Reich ou à la propagande du Troisième Reich.
Depuis 1937, nous nous tenions à carreau, veillant – et c’était lamentable, car des contacts utiles dans tous
les pays eussent été plus que jamais utiles – à ne jamais rencontrer, où que ce fût, un Italien ou un
Allemand. Rien n’y fit. Au lieu d’avancer électoralement, il nous fallut reculer, tout en constatant, avec
une inquiétude sans cesse accrue, que la Belgique était, comme toute l’Europe, prise désormais, par la
folie antihitlérienne et qu’à l’heure de la prudence, de la réserve, elle se jetterait tête baissée vers le
précipice.
[81] On put encore croire, en septembre 1939, lorsque la Pologne eut été envahie et que les Anglo-
Français eurent déclaré la guerre au Reich, que la Belgique, s’en tenant officiellement à la neutralité,
conserverait certaines chances de demeurer hors du conflit.
Mais ces chances furent gâchées quelques semaines plus tard. Au début de novembre 1939, un accord
avait été conclu entre le chef de l’armée française, le général Gamelin, et l’attaché militaire belge à Paris,
le général Delvoie, accord clandestin, on l’imagine !
Un lieutenant-colonel français, nommé Hautecoeur, avait aussitôt été détaché en mission secrète en
Belgique, près des plus hautes autorités, comme homme lige des chefs militaires alliés. Gamelin, depuis
toujours, était un partisan résolu de l’entrée de l’armée française en Belgique, « voie unique », écrivait-il
au Premier ministre Daladier, le 1er septembre 1949, en vue d’une action offensive, qui, ajoutait-il,
écarterait la guerre des frontières françaises, particulièrement de nos riches frontières de l’Est.
- « Il était, a expliqué par la suite Gamelin, pour se justifier (Servir, t.III, p. 243) du plus haut intérêt de
chercher à souder au dispositif allié les vingt divisions belges dont l’équivalent ne pourrait être obtenu
sur notre propres sol en raison de notre dénatalité croissante. »
« Bien sûr, poursuivait-il, je tenais au courant de ces conversations officieuses et secrètes le président
Daladier et les Autorités britanniques. »
« Les Belges, écrivait-il en conclusion, m’ont toujours [82] fait connaître leur assentiment à mes
propositions. » (Servir, t.I, p.89)
De la part du généralissime Gamelin, la manoeuvre était licite. Il était le chef de la coalition alliée et
cherchait à gagner la guerre le plus sûrement possible et aux moindres frais. Il avait agi conformément à
ces impératifs. « Le 20 septembre, nous avions décidé d’entrer en relation avec le gouvernement belge »
(Servir, t. I, pp. 83 et 84). Nous, c’était Daladier, le ministre anglais de la production, Lord Hankey, et le
ministre de la Guerre, Hore Belisha, juif comme par hasard.
Cette décision avait été effective. « Au début de novembre, ajoute Gamelin, fort ingénu dans ses
révélations, nous étions arrivés à un accord avec l’état-major belge. » (Servir, t.I p. 84) Nul ne pourrait se
risquer à nier ces affirmations, si peu diplomatiques. « Le général Gamelin négociant secrètement avec
les Belges », a précisé Churchill (L’Orage approche, p.89). « Il fut pourvu à la désignation d’officiers
belges de liaison pour prêter leur concours aux Franco-Britanniques dès qu’ils auraient pénétré en
territoire belge », a reconnu, tout crûment, mais huit ans plus tard, Pierlot, dans le journal Le Soir, du 9
juillet 1947, ajoutant : « quand les armées alliées entrèrent en Belgique, ce fut suivant les dispositions
arrêtées d’avance et d’un commun accord. »
En politique, presque tout est valable. Mais encore, ne fallait-il pas alors jouer officiellement aux
champions de la neutralité, comme le faisaient avec tant d’éclat et [83] d’hypocrisie le gouvernement
belge ! Et surtout, celui-ci devait-il veiller à ce que des manoeuvres à ce point tortueuses ne fussent pas
découvertes ! On peut encore, en politique, se payer le luxe d’être fourbe, à condition, toutefois de ne pas
se faire pincer ! Or, dès le début de novembre 1939, Hitler avait été exactement informé de tout : « Nos
secrets, a reconnu mélancoliquement Gamelin, se trouvaient de bien des côtés perméables à
l’espionnage des Allemands. » (Servir, t.I, pp. 96 et 97)
Ce fut le cas, tout particulièrement en ce qui concernait son accord de collaboration secrète avec le
gouvernement belge. Dès le 23 novembre 1939, Hitler en informa ses généraux, commandants d’Armée,
au cours d’une réunion à la Chancellerie : « La neutralité belge en fait n’existe pas. J’ai la preuve qu’ils
ont un accord secret avec les Français. » (Document 789 P.S. des archives de Nuremberg.) Il en avait
même eu doublement la preuve. « Je l’ai su de deux côtés différents, la semaine même », me dit Hitler
durant la guerre, un soir de confidences. Il avait reçu deux comptes rendus complets des décisions prises
chez le généralissime Gamelin, le premier fourni par un informateur du Grand Quartier général allié,
l’autre, par un confident qu’Hitler possédait au sein même du gouvernement français !
Hitler eût envahi sans doute la Belgique, de toute façon. Un petit pays n’allait pas faire dévier sa grande
machine de guerre à l’heure décisive de la marche en avant. Mais si des scrupules l’eussent encore habité,
il pouvait, dès novembre 1939, s’en débarrasser sans trop [84] de remords, puisque la neutralité belge
n’avait été qu’un mensonge et un leurre.
Nous, Rexistes, ignorant tout de ces menées souterraines, peu reluisantes à dire la vérité, nous continuions
à mener, en troupe sacrifiée, le combat national pour une neutralité qui restait, à nos yeux, l’une des
ultimes possibilités de sauver la paix, possibilité non négligeable, même alors, comme le prouvèrent les
échecs du gouvernement Reynaud qui, en pleine « drôle de guerre », ne se sauva de justesse qu’à une voix
près (« et encore, elle était fausse », fit remarquer, par la suite, le président Herriot). Laval, son
remplaçant presque certain, était disposé à négocier.
Le soir, j’allais parfois retrouver le roi Léopold III à son palais de Laeken. Le général Jacques de Dixmude
me guidait. Le souverain me recevait détendu, en culotte de cheval. Nous jetions ensemble les bases des
campagnes de la presse rexiste, tendant à maintenir l’opinion belge dans une neutralité exemplaire.
Je ne me doutais guère, toutefois, que dans le même fauteuil, s’asseyait, d’autres soirs, amené sur la
pointe des pieds comme moi, le représentant secret en Belgique du haut commandement français !
Qu’eussent dit les Belges si, à la place de cet agent de Gamelin, un colonel de la Wehrmacht, en tant que
délégué secret d’Hitler près du gouvernement dit de la neutralité, était venu s’asseoir ? Le double jeu était
patent.
Double jeu ou, plus exactement, triple jeu, car, en mars 1940, se rendant compte que l’affaire sentait le
roussi, le roi Léopold III, se livrant à une nouvelle volte-face secrète, avait envoyé à Berlin chez le
ministre Goebbels son homme de confiance, l’ex-ministre socialiste de [85] Man. Celui-ci me raconta luimême,
en août 1940, comment sa mission près du ministre nazi consista à faire comprendre aux
Allemands l’intérêt qu’il y aurait pour eux à se glisser sur le côté sud de la Belgique et à foncer sur Sedan,
la Somme et Abbeville. Hitler y avait pensé un peu avant lui ! Mais cela explique certaines choses. Et
notamment pourquoi il eût il été difficile à Léopold III de filer à Londres le 28 mai 1940, sûr d’entendre,
quelques heures plus tard, Goebbels déballer le paquet devant les micros ! Bref, tout était fichu ! Les dés
étaient jetés.
A force de provocations et d’incompréhension délibérée, les bellicistes d’Occident étaient arrivés à leurs
fins, à faire sortir de sa tanière un Hitler mis à bout. Lorsqu’il s’agit des Soviets en 1954 (Budapest) et en
1968 (Prague), on eut d’autres ménagements !
La guerre « inutile et imbécile » (dixit Spaak) allait donc déferler.
Le 10 mai 1940, les palettes puissantes des blindés d’Hitler enfoncèrent les portes de l’Occident, écrasant
sous elles, durant plus de mille kilomètres, des régi