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LOUIS-FERDINAND CELINE

 

 

BAGATELLES POUR UN MASSACRE

 

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A la fin il m'avait dressé, je rédigeais, super-malin, amphigourique comme un sous-Proust, quart-Giraudoux, para-Claudel... je m'en allais circonlocutant, j'écrivais en juif, en bel esprit de nos jours à la mode... dialecticulant... elliptique, fragilement réticent, inerte, lycée, moulé, élégant comme toutes les belles merdes, les académies Francongourt et les fistures des Annales...

Ça m'embarrassait forcément. Cette application, cette débauche, ça me gênait mon développement... Je fus excédé un matin, je claquai la porte... Après tant d'années, quand je réfléchis, c'est dans un coup d'héroisme que j'ai quitté la S. D. N. Je me suis sacrifié, au fond, je suis un martyr dans mon genre... J'ai perdu un bien joli poste, pour la violence et la franchise des Belles-Lettres Françaises... On me doit une compensation... je sens que ça vient.



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Le monde est une Société anonyme, un Trust dont les Juifs possèdent toutes les actions. Trust à filiales : La Communiste »... La Royaliste »... La Démocratique » et peut-être bien La Fasciste ».


Il ne faudrait pas tout de même conclure que de servir Yubelblat ça n'apprenait pas certaines choses... je parle du domaine scientifique, de la médecine appliquée, des arts sanitaires et de l'hygiène... Il connaissait, le petit sagouin, tous les secrets du métier. Il avait pas son pareil pour dépister l'entourloupe, pour percer les petits brouillards dans les recoins d'un rapport. Il aimait pas les fariboles, fallait qu'on lui ramène des chiffres... rudement positifs... de la substance contrôlable, pas des petites suppositions... des conjectures aventureuses, des élégants subterfuges... des fins récits miragineux... ça ne passait pas,... des chiffres d'abord ! et avant tout ! ... Les sources ! ... les recettes du budget ! ... avant les dépenses !... Des faits basés sur des "espèces" ... en dollars... en livres si possible... Pas des "courants d'air" ... Que ce soit de Chicago, dont il s'agisse, ou de la Chine, de Papworth ou de Mauritanie... fallait pas qu'on lui en raconte... Il interrompait tout de suite le narrateur... bien poliment il faut le dire... Il sortait son petit crayon :

-- Attendez, voulez-vous... je note... Combien ?... Combien vous m'avez dit ?... je ne retiens pas très bien les chiffres...

Les brouillards, les- jeux de phrases... c'était pour les autres... il encaissait lui que le pognon... L'Avenir, les paroles d'espérance ne lui inspiraient que méfiance... Il appréciait pas beaucoup les douces promesses de l'Avenir... L'Avenir c'était pour les autres, pour lui c'était du présent... du pondérable " Les phrases, l'ima-

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gination, donnons tout aux délégués, Ferdinand, aux hommes politiques, aux artistes. Nous, comprenez-moi, Ferdinand, si nous ne sommes pas très sérieux, alors il vaut mieux disparaîtrez... nous n'y arriverons jamais... Les phrases pour les Commissions... Pour nous Ferdinand, la Caisse ! " C'était vraiment raisonnable, dans la pratique, j'ai vite compris... cet admirable principe... j'ai appris à lire les budgets... à ne jamais croire rien sur parole... à tout de suite aller regarder au profond des comptes... refaire toutes les soustractions... Forcer l'homme toujours escroc, le meilleur, le plus pur, la dupe, bon de son brouillard avant qu'il vous enveloppe de même...

Maintenant, prenons un exemple, quand on vient vous raconter que l'U.R.S.S. c'est le pays de la santé, des merveilles nosocomiales, des émulations éperdues, que des progrès prodigieux marquent tous les pas de la médecine... Coupez court à tout ce verbiage, demandez seulement ce qu'ils dépensent dans un hôpital, moyen, de ce fameux U. R. S. S., pour le courant, le casuel, demandez le nombre de lits ? les salaires du personnel... nourri... pas nourri... le prix du fricot... Vous laissez pas égarer... le prix du linge, des médicaments en vrac, du blanchissage... du chloroforme, de la lumière, de l'entretien du bazar... des mille bricoles du roulement... Ça sera bien moins fatigant et cela vous révélera d'un coup mille exactitudes, que mille discours, mille articles ont précisément pour but d'escamoter à vos regards... Refaites un peu ces additions, considérez tout en roubles, en carotte, en margarine, en chaussures, anthracite... Vous aurez des sacrées surprises... Voici du sérieux ! du solide!... Tout le reste n'est que batifoles, bulles... entourloupes et mouvements de pompe... Gidisme, hypothèses, poésies...

Je ne voudrais pas vous faire un cours, une petite leçon pédantique, non, non, non, c'est pas mon goût... Mais enfin pour ceux qui ne savent pas il faut bien que j'éclaire ma lanterne... Et puis ça vous amusera peut-être... Or, voici donc l'essentiel : Quand un pays, si moche soit-il, si cave, si pauvre, si perclus qu'il se trouve, au terme de quelque grand désastre, d'immenses pestilences... : guerre, petite variole, calamités publiques, typhus, choléra, etc.... décide de se requinquer, on file au peuple, pour qu'il s'émeuve et qu'il douille, des grands coups de trompette échotissimes... On le met en transe, on l'éberlue, on l'agite... La campagne de Santé Publique » commence aussitôt... Mais il faut partir de la bonne jambe !... faut pas faire les Champignoles » ... Il s'agit en quelques mois de faire

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tomber les statistiques, de présenter au monde entier quelque chose de très convenable... de respectable... de ne pas rester à cafouiller autour de projets saugrenus... justifier tant que possible l'argent investi... Un grand coup de libre et heureuse » en somme ! de parer au plus urgent, de dégarnir les hôpitaux toujours encombrés, dans les époques calamiteuses, les asiles... de soulager les caisses de secours raplaplas » ... d'obtenir, et c'est l'astuce, la politique, les résultats les plus prompts... les plus nettes transformations et le tout à très peu de frais... Et que tout le monde s'aperçoive pour répéter alentour : les dirigeants c'est des grands mecs ! on a des as au pouvoir ». En pays fauché, gaspillage est fatal »... Du coup, on pense aux vénériens, c'est le condé classique... C'est l'Arlésienne » de l'Hygiène... on est sûr de faire salle comble... On remonte d'un coup tout le théâtre...

C'est l'A. B. C. du métier de Reconstructeur du Peuple ». Tout de suite : Guerre à la vérole... Voici au moins une campagne presque dépourvue d'aléas... Qui. s'y engage gagne à coup sûr... Le cas est assez singulier, fort rare, avouons-le, dans l'Hygiène. En effet, dans la pratique, la plupart de ces croisades du genre sanitaire, soi-disant, ne fonctionnent que sur hypothèse, tuberculose, cancer, etc..., frisent toutes plus ou moins l'escroquerie, la mendicité interdite, relèvent de la correctionnelle, et ne tendent, en définitive. qu'à l'accroissement prodigieux du nombre de parasites de l'Administration centrale, où, déjà, ils surfoisonnent. Mais la lutte antivénérienne représente économiquement l'urgence même, surtout aux époques de chaos, de panique, d'émeutes, où tout s'enfile à la sauvette, un coup dans le ventre ! ni vu ! ni connu ! pots pourris ! je t'embrouille... c'est la farandole chancriforme... le grand enculage en couronne ! la grande sarabande des véroles, petites pustules et grosses gonos... Y en a pour tous et chacun... C'est le grand flux blennorragique qui dévale à pleins trottoirs.

Tous les Régimes les plus tracassés, les plus obérés, les plus rudimentaires: Pologne, Yougoslavie, Hongrie, etc... ont tôt fait feu de toutes leurs pièces, de toutes leurs maigres ressources, sur le tréponème, les chancres, le Neisser », dès la première accalmie... Pourquoi ?... Voici le secret : Toutes ces affections se traitent facilement en grandes quantités, en séries, s'atténuent, se limitent, se circonscrivent, se jugulent, se guérissent (la vérole tout au moins) dans le minimum de temps... La police peut intervenir, contraindre les rebelles... les traitements, les médicaments, les techniques, sont

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infiniment éprouvés, classiques, vulgarisables. Peu d'heures perdues, pas un sou de perdu ». Une très importante fraction de l'énorme contingent, de cette foule vénérienne, occulte, errante. disséminée, vagabonde, sadique, souvent volontairement contaminatrice, fort dangereuse, catastrophique en liberté, une fois mise en cadre, en colonne, sous repères », peut être, si l'on s'y prend carrément, très rapidement identifiée, limitée, neutralisée, étiquetée, blanchie, renvoyée aux champs, à l'usine, inoffensive désormais sinon guérie tout à fait. Le jeu vaut bien la chandelle. Toute campagne antivénérienne, socialement, se solde, à relativement peu de frais, par un immense bénéfice. Les êtres qui composent cette énorme troupe vénérienne appartiennent en général aux âges moyens de l'existence, à la période productive. Ils pourront, blanchis », reprendre rapidement toutes leurs habitudes, leurs occupations. Ils se comporteront, dûment suivis, surveillés, à peu près comme tous les autres travailleurs. Ils ne traîneront plus dans les hôpitaux, à la charge des budgets publics. Très grande économie, capitale ! Ils pourront, presque sans dommage, se livrer aux jeux d'amour, promener leurs panais dans les fentes.

Tout ceci est bien régulier, absolument clair, mille fois vérifié, archi-reconnu... Quant à se préoccuper de la tuberculose, du cancer ou de gymnastique féminine et même de puériculture dans un pays famélique, surmené de toutes les façons, voici qui relève du culot, de la sottise, de l'imposture, de la belote, de la farce... Ces grands dadas très illusoires, très dispendieux, ne concernent, ne peuvent concerner que les États riches. Pour y tâter valablement, sans ridicule, il faut que soient réalisées certaines conditions d'ensemble, d'ambiance... de niveau social très élevé... de sécurité, de larges ressources budgétaires exceptionnelles en ce monde... que l'on ne trouve guère réunies qu'en Suède, au Danemark, en Hollande, dans quelques États d'Amérique, en Suisse... Tribulations de luxe, en somme, à cinq cents ans » de la Russie !... Récupérations fort coûteuses, douteuses, à de très longue échéances...

Dans les pays en faillite, très évidemment misérables, surchargés de mendigots, de vermine et de soldats, tout doit marcher au doigt et à l'oeil, tambour battant, à la stricte économie, à l'essentiel... Tout le monde, je pense, est d'avis. Vérole, maladie primitive, parfaitement reconnaissable, prophylaxie, thérapeutiques parfaitement fructueuses... Beaucoup d'or en retour d'un peu de mercure... Tout ceci est tellement prouvé, démontré, rabâché ! ... élémentaire...

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Voyons un peu comment les choses se passent, dans le cas d'un port énorme, surpeuplé, militaire, sous-alimenté, alcoolique, où la prostitution pullule, où les transplantés », les truands pérégrinent par centaines de mille, traqués de taudis en ruisseaux dans une sorte d'avalanche de gale, de poux, d'ahuries paniques, de scorbut, de fariboles hurlées, de saucisses pourries. Voici l'état de Léningrad. Qui nous réfute ? L'évidence même ! Il suffit qu'on se promène par-ci, par-là pendant huit jours pour s'apercevoir... Et puis, foutrement fort chacal, celui qui viendra s'en dédire ! Et même qu'il serait plus menteur que vingt-cinq ministres et sous-secrétaires d'Etat juifs et trente-six mille mouches à merde qui sucent de la menthe.



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Le grand hôpital des maladies vénériennes se trouve situé à Léningrad dans les faubourgs de la ville, pas très loin du port... Il se présente, à première vue, comme un agglomérat de bâtisses, délabrées, toutes de structure incohérente, courettes, fondrières, cabanes, casernes croulantes, intriquées, pourries de bout en bout. Nous ne possédons, en France, rien d'aussi triste, d'aussi désolant, d'aussi déchu, dans toute notre Assistance Publique.

Peut-être l'ancien Saint-Lazare, et encore, aurait-il pu à la rigueur soutenir la comparaison... Quelques vieux Asiles de province ?... Mais, notons au crédit de Saint-Lazare, que celui-ci n'en menait pas large, et qu'il tenait par destination beaucoup plus de la prison que de l'hôpital... tandis que ce dépotoir gigantesque, dit des maladies vénériennes », s'annonce bel et bien comme un hôpital de premier ordre, populaire, et d'enseignement, s. v. p. ! le Saint-Louis » de l'université de Léningrad...

Or, Saint-Louis » prendrait l'aspect d'un grand majestueux manoir aux côtés de ce terrible amalgame de clapiers, de ce lieu funèbre entre tous... de cette façon de morgue mal tenue... J'ai servi dans la cavalerie pendant des années, jamais, j'en suis sûr, aucun vétérinaire de régiment n'aurait permis, même pour un soir, l'hébergement d'un escadron, dans un casernement-taudis, déjeté pareil. Je connais bien des hôpitaux, un peu partout, en bien des villes et des campagnes... des mauvais, des pires, d'excellents, de fort primitifs, je n'en ai jamais rencontré par le monde d'aussi tristement

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dénué de tout ce qu'il faudrait pour un fonctionnement à peu près normal, raisonnable, pour l'accomplissement de sa tâche. A cet égard, une véritable gageure... Un hôpital dont les ruines valent certainement pour le décor les simulacres de Potemkine... quant à l'illusionnisme... le semblant, la frime... Et tout cela, n'oublions jamais, après vingt ans de tonitruants défis, d'injurieuses considérations pour tous les autres systèmes capitalistes si rétrogrades... d'hymnes au progrès social inouï... à la rénovation U. R. S. S. coopératrice ! réalisatrice de bonheur ! et de liberté ! du pouvoir des masses par les masses » !... le déluge enfin de plans abracadabrants, tous plus pharamineux, bouleversatiles les uns que les autres... Tous les tonnerres des orgues du vent judéo-mongol... Notons que ce grand hôpital des maladies vénériennes de Leningrad semble assez peu visité par les pèlerins de l' Intourist », les guides le négligent... Il se prête mal, il faut avouer, aux conclusions enthousiastes... D'aventure, si quelque touriste spécial, Ministre de Front Populaire en tournée de caviar, quelque savant médecin juif ou franc-maçon se fourvoie de ce côté, hors des itinéraires battus, les yeux de la Foi lui feront tôt découvrir, malgré l'évidence, quelques aspects tout à fait réjouissants... très encourageants... de cette gigantesque ordure... les vertus par exemple de ce petit personnel parfaitement admirable ! (il crève de faim), le stoïcisme de ces malades si parfaitement dociles... compréhensifs, sociaux et reconnaissants... (ils crèvent de peur) . Il aura très tôt compris le caviardeux pèlerin, il répétera très vite, et sur tous les tons, la bonne leçon bien apprise des vrais amis de l'U. R. S. S. A savoir que Youssoupof, Raspoutine, Denikine et Koutiepof sont les seuls vrais responsables de cette pénurie en denrées premières et objets manufacturés, que l'on peut encore déplorer de temps à autre, mais de plus en plus rarement... des difficultés de l'approvisionnement russe, la construction russe, les hôpitaux russes... Enfin la culottée salade, toute l'entourloupe, propagandique, le brouillard à l'eau d'avenir, que dégueulent. tous les Juifs du monde quand on les refile au pied du mur...

Le confrère avec lequel je visitais cet hôpital, par hasard, n'était pas youtre, c'était même un Russe très slave, d'une cinquantaine d'années, dans le genre balte, rude, explosif, et je dois dire pittoresque... à toutes les allures !... Il comprenait bien l'apoloche... Tous les dix mots environ, entre les explications, entre les détails de technique, il s'interrompait brusquement et il se mettait à crier

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très haut, très fort, en baryton, plein l'écho, pour que les murs en prennent tous, il rigolait en même temps...

Ici ! confrère, Tout va Très Bien !... Tous les malades vont Très Bien ! Nous sommes tous ici, Très Bien !... ». Il en hurlait sur la tonique... sur le mot Bien » ! Il insistait, il possédait l'organe stentor... Nous arpentâmes tout au long, couloirs, corridors, grandes et petites salles... Nous nous arrêtions au surplus ici et là... pour regarder une vérole, une névrite, un petit quelque chose... Bien sûr, ils avaient des draps ces malades, des châlits de troupe, de la paillasse, mais quelle crasse ! ... bon Dieu ! quels débris ! quel grandgousien chiot moisi... quelle gamme d'horreurs... quel sale entassement poisseux !... de cachectiques sournois... d'espions grabataires, d'asiates rances, tordus de haines peureuses... toutes les têtes du cauchemar, je veux dire les expressions de ces malades... les grimaces de tous ces visages, ce qui émanait de ces âmes, non de la pourriture bien sûr, viscérale ou visible, pour laquelle je n'éprouve, on le pense, aucune répulsion, et tout au contraire un réel intérêt. Cependant le mélange de tant de hideurs... c'est trop ! ... Quelle fiente désespérée, quel prodigieux ramassis de puants guignols !... Quel cadre ! Quel égout ! ... Quel accablement ! ... Pas un coup de peinture sur les murs depuis Alexandre !... Des murs ?... du torchis en étoupe de fange ! Une sorte d'immense insistance dans le navrant, la désolation... J'ai vu pourtant bien des naufrages... des êtres... des choses... innombrables qui tombaient dans le grand limon... qui ne se débattaient même plus... que la misère et la crasse emportaient au noir sans férir... Mais je n'ai jamais ressenti d'étouffoir plus dégradant, plus écrasant, que cette abominable misère russe... Peut-être le bagne du Maroni offre-t-il de pareilles accablantes déchéances ?... Ce n'est pas sûr... Il faut le don... Souvent l'on s'est demandé après lecture des auteurs russes, je veux dire des auteurs de la grande période ( pas des larbins soviétiques), par exemple Dostoïewsky, Tchekov, même Poutchkine, d'où ils provenaient ces hommes avec leurs transes, comment ils tenaient à longueur d'oeuvre le ton de cette rumination délirante, funèbre ?... cet épileptisme policier, cette hantise du bouton de porte, cette détresse, cette rage, ce gémissement de chaussure qui prend l'eau, qui prendra l'eau éternellement, amplifié cosmique...

Ce prodige devient compréhensible, le sortilège s'explique sans peine après quelques jours de Russie... On conçoit parfaitement ce déchirement. ce suintement, cette dégoulinade douloureuse de toutes

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ces âmes, comme autant de niches pourries sur les os d'un chien famélique, battu, perclus, condamné.

Banale question d'ambiance au fond... nul besoin de rien forcer, de fabriquer le trémolo. Tout est là !... devant les yeux, sous la main... Il rôde certainement tout autour de ces gens, malades ou valides, de ces maisons, de ces choses, de ce chaos d'atrocités, une fatalité encore mille fois plus écrasante, implacable et louche, plus démoniaque invraisemblablement, que tous les Dostoïevsky de la période libre et heureuse » (en comparaison) n'auraient pu l'imaginer.

Raskolnikoff ? mais pour les Russes c'est du Bouboule ! ... ce damné » doit leur paraître somme toute assez courant, assez vulgaire, aussi spontané, aussi fréquent, ordinaire, que Bouboule ! ... Ils naissent ainsi. Je reviens à ma visite du grand chancreux carpharnaüm... Le confrère Touvabienovitch, revêtu lui aussi d'une blouse fort crasseuse... ni plus ni moins que les autres membres du personnel... ne me fit grâce d'aucun détail, d'aucun tournant de cette immense installation, d'aucun service spécialisé. J'ai tout vu, je pense, bien tout vu, tout senti, depuis le cagibi des piqûres, jusqu'aux oubliettes tabétiques, de la crèche aux essaims de mouches, jusqu'aux quartiers pour hérédos ». Ces petits-là, syphilis infantiles », semblaient entre autres fort bien dressés, préalablement, ils m'attendaient bien sages, au passage, ils devaient jouer pour les rares visiteurs toujours le même rôle, la même petite comédie... Ils m'attendaient au réfectoire... attablés devant autant d'écuelles, par groupes, par douzaines, en cercle, tondus, verdâtres, bredouillants hydrocéphales, une bonne majorité d'idiots, entre 6 et 14 ans, enjolivés pour la bonne impression de serviettes, très crasseuses, mais très brodées... Figuration.

A notre entrée, ils se dressèrent tous d'un seul jet, et puis tous ensemble se mirent à brailler quelque chose en russe... la sentence ! Tout va Très Bien ! ... Nous sommes tous Très Bien Ici » Voilà ce qu'ils vous disent confrère ! Tous... »

Toutvabienovitch avait des élèves dans le coin... d'ailleurs il se fendait la pêche, ce confrère est un des rares Russes que j'ai vu rire pendant mon séjour à Leningrad.

Voilà nos femmes de service ! nos infirmières du service !... » On aurait pu, avec un peu d'attention... les distinguer, les reconnaître parmi les malades, elles semblaient encore plus déchues, navrées, perclues, fondantes de misère que tous les malades hospi-


Ce texte comporte les pages 111-120 du pamphlet de Louis-Ferdinand Céline, intitulé Bagatelles pour un massacre. Le "massacre", dans la pensée de l'auteur, est évidemment celui qu'il prévoit, en 1937, comme ce qui arriverait s'il éclatait une deuxième guerre mondiale.

Contrairement à la rumeur, les pamphlets ne sont pas interdit par des lois, des règlements ou des tribunaux. Ils n'ont pas été réédités par des maisons d'édition ayant pignon sur rue parce que l'auteur, revenu en France, voulait pouvoir vendre les livres qu'il écrivait alors pour gagner sa pitance. Cette mesure d'opportunité n'a plus lieu d'être après la disparition de l'auteur, en 1961. Personne n'a la droit de soustraire à la légitime curiosité des générations suivantes ce qui a été le noyau incandescent de la littérature française vers le milieu du vingtième siècle.

Le texte ici reproduit est celui d'une édition probablement pirate. Les détenteurs d'une éditions réellement authentique voudront bien nous signaler les éventuelles différences.

D'autres groupes de 10 pages suivront.

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