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LOUIS-FERDINAND CELINE

 

 

BAGATELLES POUR UN MASSACRE

 

[13] (p. 141-150)

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il en débarque de troisième classe de n'importe quel Transatlantique, rentrant de New-York. Ceux-là, en fait de combattants, ce sont des vrais, des authentiques... Ils n'iront pas aux Conférences ! ils n'embrasseront pas la Passionaria. Comme tous les vrais héros du monde, ils ne feront qu'un seul saut des soutes aux tranchées.... Ils ne sont pas juifs !... Il ne faut pas qu'ils confondent, qu'ils se perdent dans le train ! Ils sont marqués pour la pipe, ce sont des retours d'émigrants. Le Grand "Comité Morgenthau, Barush, Loeb, Warburg pour l'affranchissement des peuples" leur a payé un beau voyage. Ils vont connaître le fond des choses... Ils rembourseront largement... Veni, Vidi, Clabotit.



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Denoël m'a fait remettre ces jours derniers, pour mon instruction personnelle, un rapport de la "C.G.T." sur la crise du livre en France. Document pas très substantiel où s'essoufflent "le pour et le contre" ... où l'on se demande à longueur de chapitre ce qui va finir par se décider après tant de "chèvre et choutage". Rien du tout. Le contraire nous aurait surpris... Cependant un court passage, sur ce fond, ce magma de doléances tout à fait anodines, réveille tout à coup le lecteur... Allégresse ! ... Passages, tout en chiffres, qui veulent eux, enfin, dire quelque chose. Je cite :

" Moyenne annuelle dépensée dans quelques pays, par habitant, par an, pour l'achat de livres (seule base, de comparaison possible)

Etats-Unis: 25 francs par tête.

Allemagne: 20 francs par tête.

Grande-Bretagne: 10 francs par tête.

Belgique: 3 fr. 50 par tête.

France: 0 fr. 50 par tête."

Voici qui nous comble! et qui vient le plus simplement du monde, révéler à nos yeux toute la crudité du problème, pourquoi notre fille est muette, et comment le Français se fout éperdument du livre! dans son ensemble et son particulier... Rien à chiquer, noir sur blanc. Acceptons le fait pour ce qu'il vaut... Bien plus amusant que tragique... aussi gaillardement qu'il est énoncé. Pas de quoi fouetter un chat... Mais par exemple refusons net, pour

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injurieuses, comme bien répugnants mensonges, les explications qu'on nous propose académiquement, endormeuses, à savoir que le cinéma, la radio, les sports, les périodiques, etc., etc., sont responsables de la crise... empêchent les Français de lire, de se payer les bon auteurs... Culottées niaiseries, foutrissures dévergondées! Les Etats-Unis, l'Angleterre, l'Allemagne possèdent dix fois autant que nous autres de tous ces genres de distractions! et regardez comme ils continuent à lire...

Bénin Duhamel l'endormeur, ému très mesurément, par tout le bruit qu'autour du livre on mène, à travers Revues et Congrès, vient à son tour chichiter, gominer un peu la sentence, troufignoliser quelques pertinents adjectifs, adverbialiser l'agonique. Il ne rate pas de nous donner en cette délicate occasion encore un magnifique boûquin (les critiques raffolent du mot "boûquin", cela sonne familier, mais tout de même respectueusement admiratif, tendre, filial). Sur l'égrotant il s'épanche, Bénin Duhamel, en deux cents pages fignolées, le voici qui se donne en tendresses moulées... s'évertue en mille cursives guimauves... "Ah! mais! Ah! mais!... " qu'il se demande le Bénin rien ne va plus! Quelle crise, mes empereurs! Mais on se navre à la fin!... être si peu demandé! de se mourir en flanelle!... Où s'en va donc ? Où se disperse ? Je vous interroge ? le petit plâtre ?... le petit pognon des clients ?... Je boude! je boude! Le voilà!... où se dissipent les petits frics de nos clients, nos chers clients si mesurés, si fins, si français si subtils si nuancés. etc...! etc... " Mais Duhamel, cher illustre, vous donnez pas mal à la tête! mon cher Dumouton, mais c'est bien simple, tout facile, élémentaire, tout leur pognon part à la vinasse! C'est pas difficile à trouver! le petit pognon des clients voyons, remettons nos lunettes, admirons un autre passage du joli rapport, d'autres chiffres... "l'Alcoolisme en France" parfaitement éloquents, substantiels aussi. "La France est le pays le plus fort consommateur d'alcool du monde... 21 litres 300 d'alcool pur, taxé par tête d'habitant... par an... (en comptant les bouilleurs de cru, ce chiffre s'élève à 26 litres par tête environ...). Les autres peuples d'Europe ont tous une consommation inférieure... D'un quart, de moitié, de trois quarts... 14 litres 84 Italie, 14 litres 80 Espagne, 9 litres 27 Belgique, 8 litres 87 Suisse, 5 litres 64 Autriche, 4 litres 89 Angleterre et Hongrie, 4 litres 52 Tchécoslovaquie, 3 litres 85 Allemagne, 3 litres 5 Pays-Bas, 2 litres 99 Suède, 2 litres Danemark, 2 litres 77 Islande, 1 litre 81

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Norvège. Si la consommation des boissons distillées a baissé depuis la guerre d'environ 1/4 (3 litres d'alcool par habitant au lieu de 4), cette diminution a été compensée largement par une augmentation de la consommation du vin, qui était avant 1900, environ 35 millions d'hectolitres annuels, devenue en ces dernières années environ 50 millions d'hectolitres annuels...

Il est donc inexact d'affirmer que l'alcoolisme diminue en France, au contraire, il progresse, mais il est aujourd'hui produit plus souvent qu'autrefois par les boissons fermentées... La répartition, l'habitude de boire a gagné les milieux féminins, certaines habitudes alcooliques sont devenues particulièrement tyranniques, par exemple, celle de l'apéritif. (P. Rieman).

Voyez qu'en France, on sait encore se distraire... Sur la question du casse-poitrine, il est donc absolument officiel, tangible, palpable, que le Français ne craint personne... Il se démontre au chronomètre à plein comptoir, à la bonbonne, à la péniche, aux litres, au récipient qu'on désire, l'universel champion de vinasse!... foudroyant, imbattable et de très loin!... Lecteur piteux, c'est possible, mais insurpassable alcoolique! Il n'est même pas question de rivaliser... Qui veut le verre ? Même l'Anglais qu'on cite parfois comme un fier ivrogne, à l'épreuve, n'existe pas. Quel bluff! quelle prétention! C'est bien simple, aucun nordique, aucun nègre, aucun sauvage, aucun civilisé non plus n'approche et de très loin le Français, pour la rapidité, la capacité de pompage vinassier. Seule la France pourrait battre ses propres records de vinasse, ses descentes de picton. Ce sont d'ailleurs à peu près les seuls records qu'elle puisse battre. Mais dans cette épreuve "Hors Concours", "Prima Classa". Aux autres sports, de muscles, de souffle, le Français se ménage, il se réserve... Il ne se montre jamais très ardent, très en train. Lui si brillant dans la vie, sur les stades il ne brille plus... Que le Français haïsse la lecture ? Cela peut fort bien se comprendre, se défendre et même devenir à tout prendre une aimable originalité... Qu'il préfère le bavardage aux textes, la rhétorique labiale aux déchiffrages de paragraphes... Et pourquoi pas ?. . Où est le mal ? Mais qu'il se démontre, sans faiblir jamais, en toute occasion, où on le met en ligne, et depuis 50 ans bientôt, aussi platement, infailliblement galette, infantile, en n'importe quel sport, la rigolade des stades de l'univers à vrai dire, ceci pour être une originalité aussi, n'est pas moins tenacement humiliant. Cette énorme, infinie quantité de vestes sportives

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trouble un peu l'assurance, la naturelle jactance du peuple français. Pour une fois devant toutes ces défaites aussi régulières qu'imposantes, qu'immanquables, ses maîtres ergotent un petit peu, les masses se méfient... se troublent... méditent... Mais pourquoi méditer ?... La réponse est là, tout à fait éclatante, elle coule à pleins bords, si j'ose dire: Vinasse!...

Ce préambule n'est pas vain, il nous met en présence d'un autre petit roi de France, monarque à son tour, secondaire, suzerain, vizir fidèle du grand roi juif... vieux preux lui-même, chevronné, de l'abrutissement des masses, par le zinc, le bavardage et le jus de grappe à la chimie... Le Roi Bistrot, possède, lui aussi, tous les droits, par accord politique absolument intangible, à l'immunité complète, au silence total, à tous les encouragements, pour l'exercice de son formidable trafic d'empoisonneur et d'assassin... Rien ne peut le troubler: la presse, la radio, les Préfets, l'Etat entier lui sont, pour son négoce, entièrement soumis, à ses ordres, empressés, effrénés à mieux le servir... Les deux lions rugissants de la publicité contemporaine au-dessus de tous les autres fifres, sont Cinéma l'abrutisseur et Vinico l'empoisonneur. Effleurer les abracadabrants privilèges de la vinasse, voici le seul crime en France rapidement châtié... La France est entièrement vendue, foie, nerfs, cerveau, rognons aux grands intérêts vinicoles. Le vin poison national!... Le bistrot souille, endort, assassine, putréfie aussi sûrement la race française que l'opium a pourri, liquidé complètement la race chinoise... le haschisch les Perses, la coca les Aztèques...

Le Juif, quand on lui demande de voir un petit peu ses papiers, se déclare instantanément vieil auvergnat laborieux, bigouden fidèle, corse loyal, tourangeau, landais, etc... Le picrate lui aussi ne possède que des vertus, des références unanimement, suprêmement favorables une bonne fois pour toutes, c'est entendu! promulgué à milliards annuels... Le pinard n'est jamais autre chose qu'inoffensif, anti-rachitique, hygiénique, gaulois, digestif, antiseptique, fortifiant, carburant de l'Intelligence (le peuple le plus spirituel du monde) et panacée au surplus de "longue vie". Mais la mortalité française demeure malgré tout l'une des plus élevées du monde...

France, 15.7 (pour 100), Angleterre, 11.7, Allemagne; 11.8, Belgique, 12, Espagne, 15.6, Irlande, 14.4, Grèce, 15.5, Suède, 11.2, Suisse,12.1, Norvège, 10.2, Australie, 9.5, Nouvelle-Zélande, 8.2 .

A cet égard, comme à tous les égards ou presque, en dépit des

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lourds tombereaux d'écoeurantes flagorneries que nous déverse à pleines colonnes poubelles et chaque matin notre jolie presse démagogique, la France demeure un des pays les plus arriérés du monde... Chiffres en mains. Rendons cependant justice au pinard. Rien ne saurait le remplacer pour pousser les masses au crime et à la guerre, les abrutir au degré voulu. L'anesthésique moral le plus complet, le plus économique qu'on connaisse, c est le vin! et de première force... "Un coup de clairon! et ils voleront tous aux frontières! " prétend Gutman. Il a raison Gutman, il voit juste. "Ayant bu! " ajoutons! Le clairon ne suffit pas. Le coeur au ventre c'est " vin à discrétion "... Le clairon cocoricant c est la musique, l'âme même du vin...

Les élections de la gauche je trouve se font encore plus au bistrot que les élections de la droite, sans parti pris. Jamais les bistrots n'ont connu d'affluences comparables à celle que leur vaut "les 40 heures ". Le peuple ? Jamais tant de loisirs, Jamais tant picolé... Jamais les affaires de la limonade n'ont été si encourageantes, jamais les grands apéritifs n'ont connu pareille prospérité. Regardez un peu leur matériel ?... Quel luxe!... Un perpétuel 14 juillet... La démocratie déborde... Jamais la publicité du vin (et dérivés vins cuits etc.) ne fut tellement effrontée, tellement insolente... L'outrecuidance des grands nectars est à son comble... Que risquent-ils ?... Rien!... Les 350.000 bistrots de France ont tout remplacé dans la vie des masses... l'église, les chants, les danses populaires, les légendes, etc... Le petit peuple, la foule la plus pauvre, est amenée, drainée au zinc comme le veau à l'abreuvoir, machinalement, la première station avant l'abattoir. Le peuple ne ressent plus le besoin d'autres choses que de nouveaux bistrots, "plus de loisirs et plus de bistrots " .

Les bibliothèques ?... Demandez un peu, si davantage on les fréquente depuis les 40 heures... On lui a ôté même jusqu'à l'idée, au peuple, l'imagination, qu'il pourrait peut-être s'évader, se "transposer" d'une autre manière qu'en se saoûlant... chroniquement... Le centre spirituel, le foyer d'esprit, d'attraction, la puissance, la "catalyse" du village n'est plus l'église, ni le château ni la mairie même... C'est le bistrot, bel et bien... Quel gain spirituel!... et dans les villes le bistrot plus le cinéma... le " complet " de ahurissement moderne. Les 350.000 bistrots de France, garde-chiourmes flatteurs et mielleux du petit peuple ouvrier sont 350.000 fois plus redoutables, inamovibles, méticuleux que tous

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les autres tyrans évidents, précédents, patrons, châtelains, curés, bourriques... Aucune comparaison... Ils saignent et sonnent le peuple à la base... Ils le livrent aux Juifs, aux généraux le peuple, moulu. roteur, titubant, dégueulasse, parfaitement consentant à toutes les galères, à tous les massacres...

Qu'ont-ils entrepris ? qu'ont-ils même tenté nos immenses humanitaires? nos grands frères douloureux ? Ces "infinis participants" à toutes les souffrances du peuple, pour affranchir le peuple de son plus intime, son plus implacable, son plus insatiable bourreau, l'alcool ?... Absolument rien du tout!... Au contraire! Ainsi que Jamais les spéculateurs en Bourse, agioteurs de tous poils, en matières premières, juifs ou enjuivés n'avaient connu de période semblable aussi magnifiquement fructueuse, que celle que nous traversons depuis le triomphe du Front des masses, de même les "grands vinicoles et distillateurs", doivent la plus merveilleuse des chandelles au gouvernement "Boom Bloum" pour les miraculeuses quarante heures et l'accroissement inouï des pouvoirs vinassiers des foules.

Qu'ont-ils fait, nos frémissants dissipateurs, dispersateurs de ténèbres, pour disperser un petit peu tout cet alcool dont nous crevons ?... Ah! ils seraient eux-mêmes dispersés bien vite par le plus vrombissant orage qui souffla jamais dans les porcheries de Lucifer!... s'ils risquaient un traître mot! Qu'ont-ils tenté nos grands révoltés de la grande gueule, nos mirifiques pourfendeurs de toutes les iniquités pour assainir un peu la rue ?... Pour secouer même un petit peu, la plus écoeurante, la plus vile et la plus lâche de toutes les dictatures connues, celle des 350.000 bistrots ? tout éblouissants, miroitants en pleine gloire et fortune... drainant, décimant, putréfiant, avec la pleine protection de tous les pouvoirs publics, à pleins goulots tous les fameux loisirs ? Toute l'étendue de ce territoire n'est plus qu'une formidable entreprise d'abrutissement, un gigantesque cloaque de Juifs et de vinasse... Personne n'est au courant ?... Personne ne moufte ?... Pas un simple boeuf mais un Himalaya sur la langue des grands Juifs! "Commodo et incommodo "... Quelle faribole ?... Le Français est livré pieds et poings liés aux grands industriels de la vinasse, juifs ou pas... La Limonade est reine, si le Juif est roi... On s'en va tracasser, croisade! deux ou trois malheureux bordels en province, au nom de l'hygiène générale, de la moralité publique, de telles ou telles calembredaines, mais impunément à côté, on vous file

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de la folie, du crime, du gâtisme à plein comptoir, sur la longueur de quatre cent mille zincs et personne ne tique! et tout le monde est bien content!... Quelles saloperies d'hypocrites fumiers!

D'ailleurs tous nos youtres du grand socialisme (eux qui ne trinquent guère), se montrent dans la pratique, dans la cuisine politique, solidaires à fond de toutes les vinasses, ils vont ramper naturellement vers l'empereur Bibine, pour se faire avaliser, voter, introniser. Précautions, hommages, et reconnaissance... Leur seconde circoncision. Le Midi bavard, resquilleur et vaniteux est un excellent bled pour les Juifs, absolument accueillant. L'opium du peuple ce n'est plus la religion, pauvre légende aux abois, mais bien la vinasse en plein triomphe. La religion se discute, se réfute, offre mille prises au ridicule mais pas la vinasse... Entre lui et le néant, le Français n'a plus que le juif et la vinasse... Juifs et vinasse triomphent ensemble... n'oublions jamais que 80 pour cent de l'énorme quantité d'alcool consommé en France provient du vin "Le long vaing de nos pères!"... Nos pères qui ne buvaient eux, en vérité, ces simples, que d'innocentes "petites bières " familiales et de naïves piquettes. Jamais ils n'ont soupçonné l'existence même, ces aïeux, de nos terribles casse-poitrine, de nos poisons farcis, de ces vitriols d'étiquettes, de nos Elixirs d'Asile, dont on garnit, surplombe, inonde aujourd'hui comme s'il en pleuvait les guéridons et les zincs du peuple souverain, sous l'_il ravi de ses grands apôtres! La Bastille ?... Rigolade!... Mais regardez donc tout autour sur l'emplacement même de la Bastille... tous les bistrots étalés. . Mais ils valent à eux tous cent mille Bastilles!... pour la férule et l'exploitation. Le peuple souverain?... Mais depuis 93 il souveraine dans un alambic! Il en est jamais sorti! Il n'en sortira jamais!... Pas une mesure, un Edit, un simple arrêt, depuis ce fameux souverain jour, qui n'ait été médité, promulgué, conçu à la gloire, pour la gloire, pour l'impunité, l'insolence, pour la parfaite prospérité du proliférant bistrot! Nous avons tout vu, le comble! Nous avons vu un ministre, et de l'Instruction Publique, pousser par circulaires formelles à la [96] consommation du vin dans toutes les écoles de France!... Peur que l'on y pense un peu moins... Presser les instituteurs, par très vives exhortations, à se donner entièrement dans leur classe à l'éloge de la vinasse, la fabrication de plus nombreux épileptiques en somme par ordre souverain.

O le gouvernement du peuple pour le peuple, par la vinasse!

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O l'Hydre de l'ignorance!...

Dans un pays, notons-le. où 50 % des conscrits sont éliminés, à chaque année pour diverses causes rachitiques, "ajournés" tout à fait minables, par le Conseil de Révision, de plus en plus indulgent, très soucieux de maintenir les effectifs et de retenir le plus de monde possible sous les drapeaux... 50 % de la population française, grâce au pinard, est donc ainsi tombé très nettement au rang de rebut physiologique. Cette imbibition, ce massacre alcoolique de la race entière n'est d'ailleurs pas l'une des moindres causes à ce fléchissement général... à cette très grande anémie, stérilité, banalité, ennui, à cette carence de toute inspiration, efféminisation, rabâchage, ragotage vétilleux, mesquinement vindicatif, ensemble de tares bien fâcheuses, mais fort remarquables, dont semble grevée depuis bientôt cent ans, toute la production intellectuelle française... Les intellectuels, après le peuple, ont perdu peu à peu toute signification, toute puissance, toute entreprise, toute véritable musique... Velléitaires enfermés dans une viande profondément, fatalement alcoolisée, diluée dans la vinasse... Le drame habituel de la dégénérescence mentale et physique des races alcooliques, condamnées. Les grands juifs du front populaire parfaitement avertis, ne s'y trompent pas... Ils établissent tout naturellement leurs quartiers généraux dans les grands département viticulteurs... Ils savent bien qu'une dictature en France ne peut tenir, ne peut durer que dans l'énorme imbibition, la trempette, le colossal ahurissement vinassier de tous les individus, enfants compris, héréditaire... Le Français est actuellement le seul être vivant sous la calotte des cieux, animal ou homme, qui ne boive jamais d'eau pure... Il est tellement inverti dans ses goûts, que l'eau lui paraît à présent toxique... Il s'en détourne, comme d'un poison. De quelle manière les Chinois, je vous le demande, furent-ils, en définitive, absolument détroussés, conquis annihilés, dissous, affalés ? Par l'opium!... Et les Peaux-Rouges ? eux qui dérouillaient si splendidement tout d'abord les Yankees partout où ils les rencontraient, par qui furent-ils, ces vaillants, finalement réduits en esclavage ?... par le brandy!... et tous les nègres ?... tous les colonisables en général ? par le tafia!... par le poison le plus populaire à l'époque de la conquête... Rien de plus malin...

Les Français subiront leur sort, ils seront mis, un jour, à la sauce vinasse... Ils le sont déjà. Pas d'erreur!... Le conquérant doit être

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sûr de ses esclaves en tous lieux, toujours en mains, sordidement soumis, il doit être certain de pouvoir les lancer, au jour choisi. parfaitement hébétés... dociles... jusqu' aux os... gâteux de servitude, dans les plus ronflants, rugissants fours à viande... sans que jamais ils regimbent, sans qu'un seul poil de ce troupeau ne se dresse d'hésitation, sans qu'il s'échappe de cette horde le plus furtif soupçon de plainte... Le cheptel gravit d'ailleurs admirablement, il faut le dire, tous les calvaires qu'on lui présente, il monte au crématoire fort bien, tout seul, simplement stimulé par les exhortations, les hurlements de la galerie c'est entendu. Ce miracle est devenu banal, il a lieu chaque jour depuis le commencement des siècles, des tyrannies et des guerres... mais tout se passe encore bien mieux, bien plus admirablement, plus spontanément, vertigineusement pour tout dire quand les organisateurs peuvent amorcer, préparer, bercer le grand sacrifice dans les buées de quelques philtres, de quelque magie pourriture chimique bien tassée, quelque solide, constant, indéfectible, économique poison nervin, pour nous Français, notre vinasse... Alors, c'est du plein billard! du Paradis de charnier sur terre, on gagne en tout, sur tout, en surface comme en profondeur... D'un côté l'abattoir, on le pomponne et l'apprête... de l'autre côté l'on distille à pleins tuyaux, muids, péniches... Les banques sont heureuses, on presse, on filtre, on souque, à tout cabestan!... L'instinct fait le reste... Toujours là, présent, tapi, l'instinct, immanquable, intrompable, l'instinct de Mort, au fond des hommes. au fond des races qui vont disparaître, l'instinct dont on ne parle jamais, qui ne parle jamais, le plus tenace, le plus solide, impeccable, l'instinct muet... Lui qui n'est jamais ivre, attend, entend... Que d'affiches! que de promesses! que d'euphories!... la démagogie nectarde, tonitrue, explose!... C'est la foire! le grand carnaval du verbe mentir... Ecoutez ces valets de torture ce qu'ils hurlent à pleins mensonges devant leurs victimes... Ils ont des mensonges plein la gueule:

"Que veut le peuple ?... Qu'exige le peuple ?...

" Du travail. Et du pain!..."

Mais non! saloperies! mais non!... Et vous le savez bien! mieux que tout autre!... Le peuple il exige du loisir et de la vinasse! avant tout. Il s'achète dans une famille ouvrière en France beaucoup plus de vin que de lait ou de pain... L 'alcool et le tabac coûtent au peuple beaucoup plus cher que sa nourriture. Avouez-le donc pourris!...


Ce texte comporte les pages 141-150 du pamphlet de Louis-Ferdinand Céline, intitulé Bagatelles pour un massacre. Le "massacre", dans la pensée de l'auteur, est évidemment celui qu'il prévoit, en 1937, comme ce qui arriverait s'il éclatait une deuxième guerre mondiale.

Contrairement à la rumeur, les pamphlets ne sont pas interdit par des lois, des règlements ou des tribunaux. Ils n'ont pas été réédités par des maisons d'édition ayant pignon sur rue parce que l'auteur, revenu en France, voulait pouvoir vendre les livres qu'il écrivait alors pour gagner sa pitance. Cette mesure d'opportunité n'a plus lieu d'être après la disparition de l'auteur, en 1961. Personne n'a la droit de soustraire à la légitime curiosité des générations suivantes ce qui a été le noyau incandescent de la littérature française vers le milieu du vingtième siècle.

Le texte ici reproduit est celui d'une édition probablement pirate. Les détenteurs d'une éditions réellement authentique voudront bien nous signaler les éventuelles différences.

D'autres groupes de 10 pages suivront.

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