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LOUIS-FERDINAND CELINE

 

 

BAGATELLES POUR UN MASSACRE

 

[2] (p. 11-20)

 

5e Tableau :

A nouveau devant l'auberge... Le carrosse est à présent réparé... On l'amène devant la porte... Tout est prêt pour le départ... Le gros hôtelier salue le diable-cocher-maître de ballet. Celui-ci précède sa fraîche pépiante troupe... On amène les bagages... La foule se reforme autour de la lourde berline. On vient voir ce départ !... Les danseuses en voiture !... Mais les notables... juge, poète, médecin, etc... ne peuvent se résoudre à quitter les danseuses... Ils sont tous ensorcelés... ni plus ni moins !... Leurs épouses pourtant mènent gros vacarme... Ils prennent aussi d'assaut la voiture... Le scandale est à son comble ! On n'a jamais vu chose pareille ! Tous les époux, d'un coup ! oublier tous leurs devoirs !... La honte !... Elles essayent de retenir leurs maris... Mais en vain... Elles s'accrochent après les bagages ! aux portières ! aux courroies !... n'importe où !... Les époux grimpent sur le toit de la berline... escaladent... la lourde voiture... On démarre... Le Poète s'arrache aux bras d'Evelyne... Il court après la voiture... après l'"Etoile"...

La voiture déjà loin.... grande colère, grand dépit des épouses... Haines !... vengeances !... poings crispés... anathèmes !... Karalik la vieille sorcière mène, attise la furie... Et puis toutes les épouses évacuent la scène... Reste seule Evelyne en scène dans la pénombre... Elle s'éloigne à son tour toute triste... Elle est accablée... chagrine. Elle ne maudit personne... elle va se suicider... elle n'en peut plus !

6e Tableau :

Dans la clairière comme au premier tableau... Evelyne entre seule, de plus en plus douloureuse et désespérée... Elle traverse doucement... vers la rivière. Elle pense à la Mort... Entrent les Anges de la Mort... en voiles noirs... Danse de la Mort... les anges entourent... bercent Evelyne... Elle essaye de danser... Elle ne peut plus... Elle défaille... Lents mouvements de regret et d'abandon... au bord de l'eau...

La Mort entre aussi... elle-même danse... elle fascine Evelyne, l'oblige à danser...

A ce moment, un homme, un chasseur traverse toute la scène... Il cherche... il fouille les taillis... Les Anges de la Mort s'enfuient à son approche... Evelyne reste seule sur un rocher, accablée... Le chasseur repasse encore... plusieurs chasseurs... Puis une biche traverse vivement... La biche amie... compagne des petits esprits de la forêt... Elle est poursuivie par les chasseurs... Elle repasse... elle est touchée... une flèche au flanc... du sang... elle s'écroule juste aux pieds d'Evelyne... Evelyne se penche sur la biche... l'emporte... la cache derrière le rocher, sur un lit de mousse

Le chasseur revient sur ses pas... demande à Evelyne si elle n'a rien vu ?... une biche blessée ?... Non !... Elle n'a rien vu... Les chasseurs s'éloignent... Evelyne trempe son voile dans l'eau fraîche... panse la blessure de la biche...

Les petits esprits de la forêt surgissent du bois... fêtent, embrassent Evelyne qui vient de sauver leur petite amie la biche... Reconnaissance... Mais Evelyne n'est pas en train du tout de se réjouir... Elle leur fait part de son désespoir... L'abandon du Poète... Elle ne peut plus vivre... elle ne veut plus vivre... La funeste résolution !... sauter dans la rivière... Les petits esprits protestent... se récrient... s'insurgent... Elle ? Mourir ?... Ah non !... Elle doit demeurer avec ses petits amis... Pourquoi tant de chagrin ?... Elle explique... que le poète a suivi la merveilleuse danseuse... séduit... désormais... sans défense... Evelyne n'a pas su le retenir Comment rivaliser ? C'en est trop !... "Qu'à cela ne tienne ! Danser ?... s'esclaffent les petits esprits... Danser ?... Mais nous allons t'apprendre ! Nous !... Et tu danseras mieux qu'aucune autre danseuse sur terre !... Tiens !... Veux-tu que nous te montrions ?... Veux-tu apprendre les Grands secrets de la Danse ?..." Le petit roi des esprits appelle, invoque, commande les esprits de la Danse... D'abord la "Feuille au Vent"... Danse de la Feuille au Vent... Evelyne chaque fois danse avec l'esprit invoqué... de mieux en mieux... Le "Tourbillon des Feuilles"... "L'Automne"... le "Feu follet"... "Zéphir" lui-même... les "Buées ondoyantes"... la "Brise matinale"... la "Lumière des sous-bois"... etc. Evelyne danse de mieux en mieux !...

Enfin l'un des esprits fait cadeau à Evelyne d'un "Roseau d'Or" qu'il va cueillir sur la berge ; le roseau magique !... Evelyne fixe à son corsage le joli roseau d'or... Elle danse à présent divinement... C'est exact... Tous les petits esprits de la forêt accourent pour l'admirer... Ah ! elle peut retourner vers la vie !... Elle n'a plus à craindre de rivale... Adieux reconnaissants, grande émotion, touchantes effusions... Evelyne quitte ses petits amis pour rejoindre son fiancé volage... Elle quitte la clairière sur les "pointes"... Les petits amis de loin lui envoient mille baisers et tous leurs vux de bonheur !...

7e Tableau :

Encore une fois devant l'auberge...

Evelyne est tout de même un peu désemparée avec son "roseau d'or"... Comment retrouver son fiancé ?... Elle ne connaît pas le chemin... Où peut-il être ?... Elle questionne... elle cherche... Personne ne sait... Puisqu'il s'agit d'une affaire diabolique, elle va s'informer auprès de Karalik la vieille sorcière, si venimeuse, si méchante... Elle doit savoir elle !... Confiante, Evelyne lui explique... ce qui lui est arrivé... Mais qu'elle danse à présent à merveille... "Vraiment ?... vraiment ?... fais-moi voir !..." Evelyne danse quelques pas... C'est exact !... Karalik est étonnée... Elle ameute aussitôt tous les tziganes de sa tribu... Les femmes et les paysans aussi... ils entourent Evelyne... qu'elle danse ! qu'on l'admire !... Evelyne danse... Le charme est infiniment puissant... Irrésistible ! Immédiat !... Les hommes sont tous aussitôt séduits... Les tziganes surtout... L'un d'eux se détache du groupe... Il vient danser avec Evelyne... L'effleure... Il est envoûté... La vieille Karalik, dans la foule pendant ce temps attise la jalousie des femmes... "Tu vois !... Tu vois !... Elle possède le "charme" à présent... Le Grand secret de la danse !... Elle va te prendre ton homme !... Défends-toi gitane !..." Elle force un poignard dans la main d'une des épouses, la femme du tzigane qui danse avec Evelyne à ce moment... Evelyne ne prend garde... Elle est poignardée en plein dos... Evelyne s'écroule... la foule se disperse... Horrible ! Le corps d'Evelyne reste en scène... Morte ! Un pinceau de lumière sur le cadavre... La scène toute noire... Un petit ramoneur s'écoule ainsi... en musique douce... Et puis doucement... l'on voit surgir de l'ombre... un... deux... trois petits esprits de la forêt... Trois... quatre... la biche... la gazelle... les elfes..., le feu-follet... le gros hibou... Conciliabule alarmé... désolé... pathétique des petits esprits de la forêt... Ils arrachent le grand couteau de la plaie... Il essaye de ranimer la pauvre Evelyne... Rien à faire !...

Le petit Roi des elfes est plus désespéré que tous les autres petits "esprits" encore... Il discute avec le gros hibou... lui le sage de la tribu... Elle est bien morte Evelyne... C'est la faute du "roseau d'or"... Elle dansait trop bien pour une vivante... trop bien... posséder un tel charme vous fait trop haïr des vivants !... Faire naître trop de jalousie vous fait tuer très certainement !... Comment faire ?... Le gros hibou a une idée...

Dans la Légende il est écrit... (dans la légende de la Forêt) que si l'on répand trois gouttes de Clair de Lune sur le front d'une vierge morte amoureuse, celle-ci peut ressusciter à l'état de fée...

Les gouttes de Lune sont les gouttes de rosée nocturne qui se trouvent au rebord de certaines orties..., et qui ont subi le rayonnement de certaines phases de la Lune... Hibou connaît dans la forêt certaine araignée "croisade" qui collectionne dans sa toile certaines gouttes de ce cru de Lune rarissime....

Il part à la recherche de l'araignée... Danse d'espoir des petits esprits de la forêt autour du cadavre... Hibou revient avec l'araignée qui presse dans les plis de son ventre une minuscule fiole pleine de "Gouttes de Lune"... Elle verse trois gouttes sur le front d'Evelyne qui reprend tout doucement connaissance Joie des petits esprits...

"Où suis-je ?... Qui suis-je ?" demande Evelyne.

"Tu es notre petite fée Evelyne !..."

"Mais je suis bien vivante ?..."

"Non... tu ne peux plus retourner parmi les vivants... Tu restes avec nous désormais... Tu es devenue Fée..."

"Oh ! Comme je suis légère !... Légère comme un souffle... Comme je danse à présent ! Encore mieux !..."

Danse avec les petits esprits... et l'Araignée aussi... Mais le chagrin étreint malgré tout Evelyne... Elle n'a pas oublié tout à fait son poète... l'infidèle...

Ses petits amis sont bien navrés... la voyant encore un peu triste... Elle voudrait revoir son poète... Le délivrer des remords qui doivent à présent l'accabler... Le sauver de l'emprise de ces démones et du Diable... lui donner enfin cette dernière preuve d'affection... "Soit !... Bien !... Nous irons le voir tous ensemble ton poète... Tu te rendras compte par toi-même..." lui répondent les petits esprits... "Emmenons la méchante Karalik aussi... Elle connaît tous les chemins du vice... tous les itinéraires du diable... Elle peut nous être utile."

Ils partent à la queue leu-leu... Ribambelle des petits esprits, Evelyne et Karalik, à travers les taillis, plaines et buissons... à la recherche du château du diable... Ils passent devant le grand rideau... dansant à la file indienne... Craintes, espiègleries... effrois... etc...

 

8e Tableau :

L'intérieur du Château du Diable...

Beaucoup d'or... des flammes... des couleurs très vives... le petit diable-cocher-maître de ballet, est alors là, chez lui, habillé "nature" en démon véritable... Il préside une table fabuleusement servie... Fraises énormes... poires formidables... poulets comme des bufs... Tous les notables du village sont attablés... Le juge, le notaire, le général, le médecin... L'épicier aussi, le professeur. Entre chacun de ces damnés une danseuse... C'est-à-dire à présent une véritable démone... L'orgie bat son plein !... Tout en haut des marches un énorme Lucifer, lui-même tout en or... mange seul, des âmes toutes crues... à sa table, avec un couvert tout en or... Les âmes ont la forme de crieurs... Il les déchire à pleines dents... Il avale des bijoux aussi... Il sucre les coeurs avec des poudres de diamants... Il boit des larmes... etc... Le Poète est enchaîné à une petite table... Il déjeune aussi... mais il est enchaîné... La démone "première danseuse"... danse devant lui... pour lui... l'ensorcelle. Mais il ne peut jamais la toucher... l'atteindre. Il essaye... Il est au désespoir... Lucifer, en haut, se réjouit énormément de tout ce spectacle infâme... Il en veut toujours davantage... Qu'on se divertisse... Il commande au petit maître de ballet de faire danser tous ces damnés... au fouet. Tous dansent alors comme ils peuvent... chacun dans son genre... Le Juge avec ses condamnés... Le Juge bien rubicond, les condamnés bien maigres, avec leurs boulets et leurs chaînes... leurs femmes qui portent des rançons... Le vieil Avare danse avec les huissiers, avec les emprunteurs ruinés... Le Général avec les soldats morts à la guerre, hâves, avec les squelettes et les mutilés de la guerre, tout sanglants... Le Professeur avec ses élèves morveux, ses garnements les doigts dans le nez... les oreilles d'ânes... Le gros Souteneur avec ses putains et ses vicieuses et les fillettes... L'Epicier avec ses clients volés.... ses faux poids... ses fausses balances... Le Notaire avec les veuves ruinées... ses clients escroqués... Le Curé avec les bonnes surs volages et les petits clercs pédérastes... etc.

A ce moment, Karalik entr'ouvre la porte... elle entre... derrière elle, Evelyne et les petits esprits de la forêt... Surprise des démons... Lucifer n'est pas content... Il gronde... Il tonne... Eclairs... Il exige que ces intrus s'expliquent... Evelyne fait mine de vouloir délivrer le poète enchaîné... "Non ! Non ! Non !... défend Lucifer... qu'Evelyne danse !..." Les démones sont jalouses... Karalik montre à Lucifer qu'Evelyne possède le sortilège des Danses... Le roseau d'or !... Un démon va le lui arracher...

Alors Evelyne fait un geste... un seul... Signe magique !... et tout le château s'écroule !... et toute cette diablerie est dispersée... par un formidable ouragan... Nuit profonde...

Nous nous retrouvons dans la clairière comme au début... Evelyne a délivré le Poète... ses chaînes sont brisées... elles sont aux pieds d'Evelyne... Il implore son pardon... Evelyne pardonne. Il la supplie de ne plus jamais le quitter... qu'elle ne s'éloigne plus jamais... Mais elle ne peut plus demeurer avec lui... Elle est fée à présent... Elle appartient à ses petits amis de la forêt... Elle n'est plus humaine... Il l'embrasse... Il veut l'émouvoir... Mais elle demeure insensible... froide aux approches charnelles... Elle n'est plus que songe... esprit... désir... Elle est devenue fée... Le Poète est déçu... mais toujours amoureux... Pour toujours amoureux... davantage... toujours davantage... de son Evelyne devenue fée... Evelyne s'éloigne tout doucement, entraînée par ses petits amis... Elle disparaît... se dissipe... mousselines... de plus en plus épaisses vers le fond de la scène... devient de plus en plus irréelle... spirituelle... diaphane... Elle disparaît... prise par le flou du décor... mousselines... Le Poète est seul à présent... La vieille Karalik muée en crapaud ! saute, gigote, accompagnera désormais toujours le gracieux essaim des esprits moqueurs de la forêt...

Le Poète sur son rocher... au bord de l'eau... désolé... déroule son grand manuscrit... Il va chanter... il chantera toujours ses amours idéales, poétiques... impossibles... Toujours... toujours... Rideau.

* * *

On peut toujours dire tout ce que l'on veut sur tout ce que l'on vous présente... Il n'existe pas de critique en soi... C'est une farce la critique en soi. Il existe une critique bienveillante et puis l'autre, poisoneuse. Tout merde ou tout nougat. Question de partialité. Pour moi, je trouve ce divertissement féerique comico-tragique, fort bien venu. Il me satisfait et j'ai meilleur goût. moi tout seul, que toute la critique pantachiote et culacagneuse réunie, j'ai donc décidé, devançant tous commentaires, que mon ballet valait bien mieux, surpassait de loin tous les vieux thèmes... tous les dadas du répertoire... la cavalerie d'Opéra... Gisèle... Bagatelles... Petits Riens... les Lacs... Sylvia... Pas de chichis ! pas de mimique !... Examinez encore un peu l'agencement de toutes ces merveilles... Regardez de plus près l'article... C'est du travail cousu main... absolument authentique... tout s'y enchaîne... dans l'agrément, le charme... tourbillonne... se retrouve... Variantes... reprises... tout s'enlace... dans l'agrément... s'élance... s'échappe encore... Qui veut danser !...

D'abord le critique de moi-même, à partir d'aujourd'hui, c'est moi. Et ça suffit. Magnifiquement... Il faut que j'organise sans désemparer ma défense... Il faut que je devance les Juifs !... tous les Juifs ! racistes, sournois, bornés, frénétiques, maléfiques... Rien qu'eux... tout pour eux !... Toujours et partout ! J'ai prévenu tout de suite Gutman... Attention Léo !... Tais-toi... Sans commentaires ! Va porter ! Il en demeurait ébloui !

"Jamais ! jamais je n'aurais cru Ferdinand..." Il en restait tout rêveur, confondu ! Il l'a relu tout haut deux fois le poème ! Il découvrait le poète enfin !... Poète comme M. Galeries ! poète comme M. Barbès !... et Tino Rossi !... Comme M. Dupanloup !... les machines à sous !... Comme les petits oiseaux !... le chemin de fer de l'Ouest... J'étais poète à ses yeux !... Nous nous embrassâmes... Il a foncé dans les démarches... Je me couche.

Je l'attends comme ça un jour... puis deux... trois... dix... Je faisais déjà un peu la gueule... Le douzième jour il me revient... gêné. "M. Rouché a trouvé que c'était pas mal ton affaire, mais il demande la musique... en même temps... Il ne veut pas entendre parler d'un ballet, comme ça, sans musique !... Un musicien bien en cour..."

Voilà qui compliquait les choses... Bien en cour ? Bien en cour ? Je sursaute... Mais... -- Mais ce sont les Juifs bien en cour !... Exprime-toi clairement...

-- Tu dois aller les voir toi-même...

Je n'aime pas beaucoup tirer les cordons, j'ai fait énormément la "place", dans bien des endroits à Paris, pour placer toutes espèces d'articles... Ah ! je n'ai plus beaucoup d'entrain... Enfin foutre ! tans pis ! J'en ferai encore des démarches ! Je me ferais piler nom de Dieu !.., pour me rapprocher des danseuses... Je suis prêt à n'importe quoi !... Pour la danse ! Je souffrirai deux, trois morts de suite... Je me voyais déjà, il faut que j'avoue admirablement placé... Pour tout dire bien crûment, je mettais l'Evelyne, ma fée... d'une manière ! imaginaire !... j'anticipais !... j'anticipais !... Ah ! ce n'était qu'un trompeux rêve... Quel abîme de la coupe aux lèvres ! Foutre d'azur !... Courage ! Courage ! Gutman soufflait sa trompette... il nasille, quand il s'anime...

J'ai donc été rendre visite, l'un après l'autre, à tous les grands musiciens juifs... puisqu'ils tenaient toutes les avenues... Ils furent tous bien fraternels... tout à fait cordiaux... flatteurs au possible... seulement dans l'instant... occupés... surmenés... par ceci et puis par cela... au fond assez décourageants... évasifs. Ils me firent mille compliments... Mon poème pouvait se défendre certes... Mais cependant un peu long !... trop court peut-être ? trop doux ?... trop dur ?... trop classique ? Enfin tout ce qu'on bafouille pour se débarrasser d'une pelure... d'un foutu fâcheux... Je commençais à l'avoir sec... En rentrant, à mon tour, j'ai dévisagé fort curieusement Léo Gutman... Il m'attendait sur le palier.

-- Tu ne me judaïserais pas, dis donc, par hasard ?... Toi canaille ? comme ça tout à fait sourcilleux... Tu ne me crosses pas avec des yites ?...

-- Ah ! Ferdinand, ce serait bien mal reconnaître...

-- Rien à faire à l'Opéra...

-- Ecoute j'ai l'idée d'autre chose... (il était jamais à court...)

-- Pour l'Exposition ?... la 37 ?... Ils vont donner des ballets ?

-- Vérité ?

-- Officiel !...

-- Des ballets de Paris ?...

 

Je recommence à respirer en entendant ces paroles...

-- Ah ! Ça tombe joliment pile, dis-donc, mon Léon... Moi je suis né à Courbevoie !... Et puis ensuite grandi sous cloche... dans le Passage Choiseul... (ça ne m'a pas rendu meilleur...) Alors tu te rends compte un peu ! si je la connais la capitale ?... C'est pas le Paris de mes vingt ans... C'est bien le Paris de mes six semaines, sans me forcer... Je ne suis pas arrivé du Cantal pour m'étourdir dans la Grande Roue !... J'avais humé tous les glaviots des plus peuplés quartiers du centre (ils venaient tous cracher dans le Passage) quand les grands "écrivains de Paris" couraient encore derrière leurs oies la paille au cul... Pour être de Paris... j'en suis bien !... Je peux mettre tout ça en valeur... Mon père est flamand, ma mère est bretonne... Elle s'appelle Guillou, lui Destouches...

-- Cache tout ça ! cache tout ça !... Ne va pas raconter ces horreurs... Tu nous ferais un tort énorme... Je vais tout te dire Ferdinand. L'Exposition des "Arts et Techniques" c'est l'exposition juive 1937... La grande youstricave 37. Tout le monde qu'on expose est juif... enfin tout ce qui compte... qui commande... Pas les staffeurs, les jardiniers, les déménageurs, les terrassiers, les forgerons, les mutilés, les gardes aux portes... Non ! les ramasseurs de mégots... les gardiens de latrines enfin... la frime... les biscotos... Non ! Mais tout ce qui ordonne... qui tranche... qui palpe... architectes, mon pote, grands ingénieurs, contractants, directeurs, tous youtres... parfaitement, demi, quart, de youtres... au pire francs-maçons !... Il faut que la France entière vienne admirer le génie youtre... se prosterne... saucissonne... juif !... trinque juif ! paye juif !... Ce sera l'Exposition la plus chère qu'on aura vue depuis toujours... Il faut que la France s'entraîne à crever toute pour, par les Juifs... et puis avec enthousiasme ! à plein coeur... à plein pot !...

Il disait tout ça pour de rire Gutman, question de me narguer... de se moquer un peu... Il m'imitait... Berger et Bergère...

-- Ça va... ça va !... te force pas... dis-moi seulement ce que tu veux... C'est la dernière chance que je te donne... avant la brouille... la haine au sang...

-- Tu vas Ferdinand, qu'il m'indique, me donner alors un véritable boulot, un petit ballet... absolument approprié aux fastes de l'Exposition...

-- Gigot !... que je fais, Gutman, je te prends au mot, pour le mot... Je te laisse pas sortir ! Je te le chie pile ! mon poème... entier ! sur le marbre !... Tu pourras livrer de suite... (Nous étions dans un café)

-- Garçon ! passez l'encre et la plume !...

J'allais pas encore me cailler... comme j'avais fait pour l'autre féerie... et puis que ça finisse en boudin... Je lui bâcle là en trois secousses... mon petit projet... j'avais le sujet tout mijoté... Je lui file en fouille le manuscrit, tout chaud... et je lui mande :

-- Gutman ! Saute ! Mais je te préviens... face de fausse gouine ! Fais attention ! Va pas me revenir encore bredouille !... Tu me fâcherais horriblement...

 

VOYOU PAUL, BRAVE VIRGINIE

Ballet-Mime

 

Petit Prologue.

 

Le rideau représente sur toute la hauteur "Paul et Virginie", tableau romantique. Paul et Virginie gambadent gaiement dans un sentier bordé de hautes frondaisons tropicales... s'abritant sous une large feuille de bananier. Musique...

A ce moment, d'un côté de la scène, apparaît une très aimable et fraîche et mignonne commère en tutu, baguette frêle à la main... Elle s'avance jusqu'au milieu de la scène sur les pointes... tout doucement accompagnée en sourdine par la musique... Elle prévient très gentiment les spectateurs... "Certes ! il a couru bien des bruits sur Paul et sur Virginie... La vérité ? oh ! attention !... Tout ne fut pas raconté... Ils ne périrent ni l'un ni l'autre... ne furent noyés qu'un petit peu... au cours du terrible naufrage... Ils furent recueillis sur la rive... Vous allez voir juste comment et pourquoi... Sauvés en somme par miracle... C'est un fait ! toujours enlacés... toujours épris semble-t-il... mais il faudra bien qu'ils se réveillent... Comme il nous tarde de savoir..."

Sur ces mots... et toujours en musique et sur les pointes, la commère file dans la coulisse...

Alors le rideau se lève...

 

1er Tableau :

 

Un rivage... sable... des herbes... Au loin, des palmiers, des orangers. Mille fleurs éclatantes. Paysage tropical... Une tribu de sauvages est en pleine célébration d'une fête... tam-tam... musique... danses furieuses... lascives... puis saccadées... exaspérées... Une sorcière de la tribu, dans un coin, tient une espèce de comptoir : gris-gris, fioles, amulettes, poudres, près du tam-tam... Elle parcourt les rangs... dans la sarabande... femmes, enfants, hommes... tous les âges mêlés... Elle passe à boire aux danseurs... les oblige à boire quelques gouttes de son philtre... chaque fois qu'ils paraissent un peu languissants... épuisés... vite elle les requinque avec son breuvage... elle circule... gambade à travers les rangs avec sa fiole et ses gris-gris... qu'elle agite... elle surexcite le tam-tam. Elle pousse les femmes vers les hommes... les vierges vers les mâles... les petites filles... etc... Elle est le démon de la tribu...

Pendant que les scènes s'enchevêtrent... on voit au loin une petite


Ce texte comporte les pages 21-30 du pamphlet de Louis-Ferdinand Céline, intitulé Bagatelles pour un massacre. Le "massacre", dans la pensée de l'auteur, est évidemment celui qu'il prévoit, en 1937, comme ce qui arriverait s'il éclatait une deuxième guerre mondiale.

Contrairement à la rumeur, les pamphlets ne sont pas interdit par des lois, des règlements ou des tribunaux. Ils n'ont pas été réédités par des maisons d'édition ayant pignon sur rue parce que l'auteur, revenu en France, voulait pouvoir vendre les livres qu'il écrivait alors pour gagner sa pitance. Cette mesure d'opportunité n'a plus lieu d'être après la disparition de l'auteur, en 1961. Personne n'a la droit de soustraire à la légitime curiosité des générations suivantes ce qui a été le noyau incandescent de la littérature française vers le milieu du vingtième siècle.

Le texte ici reproduit est celui d'une édition probablement pirate. Les détenteurs d'une éditions réellement authentique voudront bien nous signaler les éventuelles différences.

D'autres groupes de 10 pages suivront.

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