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[France: le régime somnolent, Gazette du Golfe et des banlieues, n.5, juin 1991, p.2-11.]

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FRANCE : LE REGIME SOMNOLENT

 

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Dix ans que les socialistes sont au pouvoir. Les vingt-trois ans qui ont précédé, avec de Gaulle et ses lamentables épigones, nous avaient paru une éternité. Les socialistes ont sécrété un ennui encore plus épais. Le temps, avec eux, ne cesse de s'étirer comme un bâillement qui n'en finirait plus. Leurs mornes querelles se passent dans une Byzance grise et lointaine. Les hommes politiques ont les propos confus et les gestes saccadés des anciens automates. Quelques tribuns s'agitent encore dans une lumière falote. La grande affaire, la seule qui excite les conversations dans les bistrots, au petit matin blême, c'est encore le sport, avec ses milliards que se repassent quelques marlous maladroits. Le Conseil d'Etat lui-même se penche sur le cas douloureux des Girondins de Bordeaux. Byzance encore, avec son Hippodrome. La ruée vers l'or use prématurément les minets du business. Ils courent pour rembourser leur BMW, leur chalet, leur marina. Ils vendent du vent, vite. Dans les usines, chacun est menacé, rétracté, balloté par les nouveautés d'organisation,d 'instruments, de technique qui ne laissent plus espérer que l'on ait un métier, un savoir-faire qui durera plus que les roses. Dans les bureaux, on suppute les congés. Dans les écoles, la démission se répand. Les professeurs trouvent fatiguant de jouer le rôle de professeur, les élèves trouvent peu d'attrait à jouer le rôle d'élèves. Les parents exigent de l'école qu'elle donne une éducation qu'ils sont en peine de donner eux-mêmes. L'université est un métro et nul ne sait en montant à quelle station la pression de la foule le fera descendre.

Les Français étaient des veaux, au dire du général de Gaulle. Ils ont vieilli, ils sont des boeufs. Le hambourger, ce crime contre l'humanité, répand son style : prêt-à-manger pour consommer devant la télé qui fournit le prêt-à-croire. Penser devient obscène : on se contente de voir, cependant que le commentaire explique ce qu'il convient de voir dans un déluge d'images saccadées, fugitives, dont l'esprit n'a pas le temps de se saisir. Ca bouge, tout doit bouger, tout le temps. La photographie elle-même, la "still picture" des Anglais, l'image fixe, ou tranquille, cède au "movies", au bouge-toujours. Société du spectacle, disait Debord en sa géniale intuition. Fine pellicule devant nos yeux, bandeau qui cache les réalités, objet de plus en plus évanescent pour une pensée reconstructrice de plus en plus insaisissable. Jamais l'américanisation de la vie, de l'occupation du temps, n'avaient fait d'aussi rapides progrès que sous les socialistes. Coincidence, peut-être. Mais leurs discours d'il y a dix ans traçaient d'autres perspectives. De Gaulle avait compris que la culture est un objet que doit utiliser le pouvoir. Il l'avait confiée à un vieil histrion, ébloui par les drogues et la grandeur, méprisant assez le monde pour ne pas trop le tripatouiller. Les socialistes du pharaon ont choisi d'être plus laborieux : il leur faut montrer leur nez partout, intervenir sur tous les fronts pour nettoyer, ranger, mettre de l'ordre à l'intérieur des têtes. Les murs doivent avoir leurs peintures murales, les bals leur musique, les "endroits de vie", leur art qui, comme un suppositoire, doit libérer les bronches en passant par le trou du cul. La culture n'est plus une façon d'être mais un objet informe auquel il faut adhérer, comme le lichen adhère à la roche. Grâce aux socialistes - quand ils entendent le mot culture ils sortent leur Carte bleue - elle devient un objet de dégoût pour une jeunesse qui voit en elle le fric, la morgue, le vide affectif, le faux-vécu. Elle lui préfère le genre hip hop, tag, rap, "Cette sensation s'appelle Dope". Si l'on parvient à briser la vieille conquête de 1906, interdisant le travail le dimanche, c'est au nom de la culture, celle que représente un avorton verdâtre nommé Séguéla. L'art moderne depuis vingt ou trente ans, a montré la voie : la promotion commerciale du laid peut être aussi rentable que celle du beau. "Changer la vie" disait Mai 68, après quelques autres. Les socialistes avaient osé reprendre ce mot d'ordre pour les élections de 81 : ils l'ont momifiée. D'où le besoin de pyramide.


LE BEAU LANGAGE


Une grande découverte, faite récemment, devrait ravir les mânes d'Orwell que nous révérons tous. Nous ne sommes plus des Français mais des francophones. Le monde se divise donc autrement que nous le pensions. Des brumes du passé où il s'enfonçait peu à peu, l'Empire ressurgit : en face des continents barbares se rassemble, sous la houlette de notre Président bien aimé, le puissant archipel de la francophonie. Les bronzés des steppes sahariennes, les esclaves des Iles, les sauvages des arpents de neige canadiens, jusqu'aux oubliés des bayous et aux nhaquês des rizières sont convoqués pour célébrer la grand messe du français, de sa "doulceur angevine", seul langage de l'universel, valeur suprême de la civilisation, principe de notre influence dans le monde, puisque nous ne sommes pas foutus de vendre des machines et des tissus. Laissons à ces mercantis d'Allemands et aux samourai déclassés le soin de commercer et d'entasser leurs écus. Nous, francophones, sommes trop haut placés pour nous abaisser à ces sordides trafics, il nous faut faire sonner les vers de Racine sur l'Altiplano, réciter Lamartine devant les gratte-ciel et susurrer Valéry sous les palétuviers. L'univers a besoin de nous, de nos Alliances françaises où se pressent les femmes du monde de Valparaiso, de Salonique ou de Yokohama pour apprendre notre belle langue et voir de vieux films de Renoir. Quand le gouvernement d'Alger décrète que l'arabe sera la langue officielle, on voit aussitôt qu'il s'agit d'une misérable manoeuvre que nous dénonçons immédiatement comme une manière de crime contre l'esprit. Les Américains ont leur empire, les Anglais leur Commonwealth et nous les vastes étendues de la francophonie, à laquelle nous annexons les belgifiés du Zaire et du Rwanda-Urundi, bientôt les provinces lusophones de l'Afrique, tous ceux qui ont eu à subir de près ou de loin la vigoureuse mission civilisatrice de nos missionnaires, sales et barbus, et de nos légionnaires.


L'Etat subventionne grassement une bureaucratie spécialisée qui dépense des fortune à colloquer aux quatre coins du monde, à s'entre-congratuler, à s'accabler de félicitations, de prouts littéraires, d'échanges radiophoniques, de médailles et de foie gras transporté par avions spéciaux. Rien n'est trop beau pour le langage. L'arme secrète qui sert à fédérer ces membres disjoints de la grande famille est l'orthographe, invention typiquement française, étroitement surveillée par l'Etat, amoureusement entretenue par une intelligentzia qui en fait le critère suprême et le fonds de commerce de sa survie en tant que classe. Dans aucun autre domaine le totalitarisme que sécrète naturellement l'Etat moderne ne s'est exercé avec autant de force et de terreur camouflée que dans la France depuis Richelieu. Il fallut une alliance d'airain entre les clercs et les maîtres temporels du royaume pour imposer à la masse hétérogène des sujets le "h" de huile, le "p" de dompteur, le "c" d' "estomac" en interdisant de le prononcer, le trafic des aspirations, le maelstrom des accents, le respect quasi militaire de la concordance des temps, l'imitation de la rhétorique latine, la dictature de l'accord des participes et la subordination de l'usage aux oukazes d'une assemblée de vieillards chenus, rendant de sacrés oracles. Le résultat est qu'il n'y a pas un écolier sur cent qui sache lire les textes classiques en v.o. et qu'il faut les rafistoler pour sacrifier à la déesse Orthographe (mot d'ailleur fautif dont Littré s'étonne qu'il ait supplanté "orthographie"). C'est au moment où le cauchemar infantile de l'apprentissage de l'orthographe tend à régresser, parce que les maîtres eux-mêmes lui font subir couramment de sérieuses entorses, que le gouvernement socialiste croit devoir s'en mêler, et que le monde du spectacle médiatique décide de célébrer comme il convient les fastes de l'orthographe française en réunissant au centre du monde, c'est-à-dire au siège des Nations Unies, les champions venus du monde entier pour s'affronter dans le champ clos des règles obscures. Le Palais du Luxembourg ne suffisait plus, Saint Pierre de Rome étant occupée, il ne fallait pas un lieu moins auguste pour accueillir la dictée de Bernard Pivot. Nous avons bon espoir qu'avant sa mort il pourra dicter sur la lune. Le triste sort de ces milliards de Chinois, d'Hindous, d'Américains encore privés des lumières de la vraie raison ne doit pas nous émouvoir. Ils n'ont qu'à faire un effort, potasser leur Mauger, se débattre avec les subjonctifs, apprendre à mettre ou à ne pas mettre les traits d'union et à creuser leurs pluriels composés. Nous les reconnaîtront alors comme nos frères en humanité. Pour le reste, le logement, la bouffe, le travail qu'ils se démerdent. Ce n'est pas notre problème. La France, c'est la culture et les parfums. Que le reste du monde nous trouve grotesques n'entame pas notre satisfaction. Si les Italiens dépassent notre production industrielle, c'est qu'ils trafiquent comme des fous, si les Allemands emportent tous les marchés, c'est qu'ils travaillent comme des bêtes, si Toyota dispose d'une trésorerie cinquante fois supérieure à celle de Peugeot, c'est que les Japonais sont dociles, si les Américains se prélassent en Californie, c'est qu'ils ont du soleil. Nous, nous parlons français et c'est incomparable. C'est notre Supremo qui nous le dit.

C'est d'ailleurs de moins en moins vrai. Pendant que nous agitons l'oriflamme de la francophonie - nous avons même un ministre pour ça (imagine-t-on un ministre de la "suédophonie" ou de la "nippophonie"? - les minots de l'école primaire bafouillent lamentablement, les lycéens ne veulent pas qu'on leur "prenne la tête", les étudiants arrivent à la faculté dans l'impossibilité à peu près générale d'écrire une page dans une langue correcte et compréhensible. Les ingénieurs, les cadres, ceux qui aspirent à "diriger" doivent suivre des stages de "formation à l'expression". Le parler des gens de radio et de télévision est atroce, affecté de tics de prononciation abberrants au point qu'un invité qui parle un français correct dans un micro semble un être étrange, déplacé, venu d'une planète lointaine. Les amoureux de la langue, et ils sont encore nombreux, s'indignent, s'insurgent et réclament de l'Etat les mesures qui s'imposent. Peut-être se voilent-ils la face un peu vite en oubliant que la langue de Mme de Sévigné, de Chateaubriand, de Proust n'a été parlée, et écrite, à chaque époque, que par un petit nombre de gens, que ces montagnes cristallines ont toujours dominé de grands continents de langage plus commun, mêlé, ignorant et ignoré des grammaires, mus par de puissants et lents mouvements de convexion qui les ont fait inexorablement dériver toujours plus loin de leurs lointaines origines. Dans un monde qui a cherché, non pas à abolir les différences de classe qui se marquaient fortement dans le langage, mais à les masquer, ou plutôt les ramener à une apparence commune et conventionnelle, on a forgé l'idée même d'une langue, commune à tous, une koiné devant laquelle tous devaient être égaux. L'idée d'une école pour tous, l'égalitarisme naif des idéologues de l'éducation oubliaient que la majorité des Français n'avaient pas accès à ce français littéraire standard et qu'il eût fallu l'apprendre aux enfants comme on enseigne une langue étrangère. A la supposer acquise d'avance, comme on suppose aussi que les enfants d'immigrés parlent naturellement français, et donc à épargner aux enseignants de dispenser des connaissances qu'ils ne possèdent peut-être pas tous, on renforce au contraire la discrimination traditionnelle qui, au sein de l'enseignement comme du reste de la vie sociale, fait primer sur les autres ceux qui maîtrisent la langue classique et ses mécanismes rhétoriques. Pour que cette démocratisation produise de réels effets sociaux, il faudrait supposer le problème résolu, c'est-à-dire nous trouver dans une société qui n'organiserait pas sa hiérarchie en fonction des niveaux de langage, de la maîtrise de son usage et des capacités de se conformer à des modèles d'exposés, démodés peut-être, mais encore rigoureusement appliqués par des enseignants qui n'ont qu'eux comme critères de classification et qui agissent, en fin de compte, comme principe de promotion sociale. Le conservatisme des socialistes en matière scolaire, renforcé par le pullulement des enseignants dans les hautes sphères du parti, et le corporatisme acharné de la profession ne pouvaient que hâter la venue du désastre qui frappe aujourd'hui l'école, comme une arme nouvelle qui intoxiquerait par l'ennui et la morosité.

L'un des enseignements les plus forts de Mai 1968 avait été la révélation, admise sur le moment par à peu près tout le monde, que l'école, telle qu'elle venait tout armée de la IIIème république, était finie, morte par implosion, à la fois parce que l'enseignement élitiste qu'elle dispensait était inassimilable par une partie grandissante des masses, elles aussi grandissantes, d'élèves qu'elle accueillait, et parce que la distance qui séparait l'humanisme un peu hypocrite qui fondait ses valeurs et la réalité des besoins techniques et sociaux, auxquels les élèves devaient s'adapter au moment de la quitter, devenait une source d'échec, d'incompréhension et de gaspillage. Il était clair, en 1968, qu'il fallait tout remettre à plat, associer les élèves et leurs demandes éducatives à la transformation de structures dont l'autoritarisme avait fait fiasco. Le temps était venu de faire subir à la profession d'enseignant un processus de transformation profonde qui l'aurait éloignée de l'esprit du XIXe siècle dont les vertus s'étaient épuisées. Or dans les années qui suivirent 68, au lieu de l'approfondissement de ce besoin de réforme, on vit peu à peu se constituer une sainte alliance des corporatistes que ce mouvement venu des profondeurs avait effrayé, de l'administration qui entendait regagner le terrain qu'elle avait si soudainement perdu, des syndicalistes qui entendaient maintenir leurs privilèges et des communistes qui craignaient de voir ce qu'ils appelaient le "gauchisme" les supplanter comme force contestatrice de l'ordre ancien réinstallé. Un par un, ceux qui expérimentaient entre les murs gris des écoles et des lycées, des relations nouvelles avec les élèves et des programmes d'enseignement qui piétinaient les sacro-saintes instructions ministérielles, furent d'abord isolés, traités comme des pestiférés et discrétement éliminés. Au bout de quelques années, l'ordre finit par règner, l'esprit du libéralisme reaganien souffla sur une droite jusque là dirigiste, la restauration des privilèges des enseignants rendit aux mandarins le sens de leur triomphe et les élèves, convaincus qu'ils ne vaudraient jamais que ce qu'indiquerait plus tard leur feuille de paie, rentrèrent dans le droit chemin. Dociles ou agités, ils ne contestaient plus le système et crurent abusivement qu'il fallait réclamer que l'école les forme pour un métier. La loi Devaquet, qui voulait seulement formaliser la sélection très réelle qu'opère l'université , fit peur à des étudiants qui concevaient leurs études comme une prolongation de la Sécurité sociale et l'exercice d'un métier comme la récompense naturelle d'avoir tenu le coup si longtemps dans une institution si désuète et si pauvre. Les lycéens qui descendirent dans la rue, si joliment manipulés par les sbires de Fabius, spécialisé, depuis SOS-Racisme, dans la traite des sentiments juvéniles, se contentèrent de quelques promesses vagues et de quelques sacs de pésètes, destinées à peindre en couleur plus gaies les murs de leurs casernes préfabriquées. L'absence d'une force politique contestant globalement le système et organisant une pensée critique permet au pouvoir de donner des allures de réformisme à des mouvements qui ne sont en réalité que des demandes de conformisme. La pression grandissante des associations de parents d'élèves, le recul des instructions ministérielles qui acceptent de transformer des cours magistraux en vagues animations socio-cul, le refus des redoublements ont une fonction euphorisante destinée à faire croire aux divers "clients" que l'éducation est un bien de consommation banal et inoffensif.


LE CARCAN DES INSTITUTIONS


C'est avant même de venir au pouvoir que la gauche a payé le prix le plus fort de son succès en 1981. D'abord, pour passer, alors qu'elle n'avait guère de chances aux élections parlementaires, il lui fallait gagner en premier les présidentielles. Pour ce faire, et pour attirer une fraction de l'électorat de droite nécessaire à ce triomphe, il lui fallait un homme de droite acceptable par toute la gauche. Ce fut Mitterrand, homme formé par les Oratoriens et le maurrassisme, assez bien en cour à Vichy pour être distingué par l'entourage du Maréchal, résistant prudent et sans doute imaginaire, intrigant des cabinets ministériels de la IVe République, brillant orateur parlementaire, sans aucune compétence particulière, toujours fourré dans des combines et des avocasseries. Il sut récupérer le nom de "parti socialiste", tombé en déshérence, qu'il capta à la tête d'un escadron de jeunes radicaux-socialistes, aussi dénués que lui de principes, et pourvus de dents aussi longues quant à leur avenir.Tout un peuple de gauche, affligé d'une "mémoire courte" et aveuglé par un désir bien compréhensible de voir la camarilla des post-gaullistes vider les planches, crut que les socialistes, dirigés par des gens qui ne l'étaient pas, allaient, une fois arrivés au pouvoir, changer quelques chose. On ne savait pas bien quoi, mais le besoin de changement était ressenti comme une urgence et la promesse d'un soulagement.

Le prix à payer avant les élections était subreptice. Il fallait d'abord, et sans trop le crier sur les toits, accepter les institutions que la gauche, au temps où elles avaient été établies par de Gaulle pour ses convenances personnelles, avait durement critiquées. Il fallait accepter la politique militaire et nucléaire, dénoncée jusque là comme coûteuse, absurde, inefficace et dangereuse. Bref, pour arriver au pouvoir, il fallait promettre de ne pas toucher à l'essence de ce pouvoir et jurer d'accepter toutes les conséquences qu'entraînerait le jeu des institutions de la Ve. L'héritage était à prendre, non parce que la gauche était puissante, mais parce que la droite était désunie et que le système est fait en sorte que la désunion se paie très cher, en relèguant l'opposition dans l'insignifiance. Certes, le programme commun prévoyait quelques réformes mais les petits machiavels de l'entourage du "prince" (c'est ainsi que l'on surnommait Mitterrand dans le cénacle des dirigeants socialistes) savaient bien qu'elles n'étaient guère autre chose que des arguments de vente.

La courte victoire électorale de Mitterrand en mai 1981, l'amplification parlementaire de cette victoire, prévue par les institutions pour donner toute liberté à un chef de l'Etat très méfiant à l'égard d'une rivalité parlementaire, ne donnait qu'un mandat limité au nouveau pouvoir socialiste. Pour appliquer son programme de réformes de surface, pour peser quelque peu sur les évolutions sociales, pour amorcer une véritable et nécessaire démocratisation de la vie politique, il aurait fallu qu'à la faveur de cette situation nouvelle, s'organise dans la société civile un fort mouvement qui aurait mis en pratique cette volonté de changement. Les socialistes, attirant dans la foulée une grande partie de l'intelligentzia, commencèrent par se précipiter sur les postes. La curée fut énorme. On comprit très vite que les socialistes ne désiraient nullement susciter ce mouvement social qui leur aurait fourni la force de modifier les institutions et d'entraîner une suite de changements qui aurait renouvelé et modernisé ce pays. Ils se contentèrent de nationaliser certaines entreprises, solution complètement dépassée à des problèmes qui s'étaient posés trente ou cinquante ans auparavant, totalement inutile puisque la gestion de ces entreprises ne se modifiait en rien, et d'engager deux ou trois cent mille fonctionnaires inutiles, petite récompense donnée à un électorat qui demandait bien autre chose. La période des vaches grasses dura un an. Ce fut une époque où les nouveaux gouvernants se mirent frénétiquement à chercher des "idées", preuve, s'il en faut, qu'ils n'en avaient point. On convoqua sous les lambris tout ce qui avait un nom, ou une tête. C'était comme au temps de l'Action parallèle, dans la Cacanie de Musil. Le gouvernement dépensait joyeusement, sans d'ailleurs mettre l'argent là où il aurait été utile : dans la création de nouveaux moyens industriels. Il fallut donc, au bout d'un an, mettre fin à cette gabégie et, au cours d'un petit déjeuner radiophonique qui mérite de demeurer dans les annales du surréalisme, Mitterrand avoua qu'il ne comprenait pas grand chose à l'économie, que les experts lui avaient affirmé que tout irait bien, et qu'il fallait dorénavant faire le contraire de ce qu'il venait de faire. Les communistes, qui s'étaient fait posséder comme des bleus, quittèrent un gouvernement où ils n'avaient pu que plastronner. On retourna dès lors à la sage politique conservatrice des Raymond Barre, maintien des équilibres, monnaie forte, abandon du social, cautères sur jambes de bois. Le socialisme du sparadrap était né : quand il y a un problème, on colle dessus un pansement fait de quelque déclaration bienveillante, avec une pommade faite de bons sentiments, de trois sous et d'une goutte de concertation.

L'alignement sur les Américains se fit immédiatement, motivé, expliquaient sentencieusement les avocats du pouvoir, par l'absurde suspicion que Washington éprouvait devant un gouvernement où siégeaient des communistes. Ces malheureux servaient ainsi à donner des cautions toujours plus empressées au businessman brutal qui représentait les Etats-Unis à Paris, et dictait ses consignes, en particulier en politique africaine. Un seul ministre crut qu'il devait rénover les méthodes employées jusque là dans son domaine d'action : ce fut Jean-Pierre Cot, chargé de la coopération. On lui fit vite comprendre qu'il s'était trompé de train et il fut en vitesse débarqué, pour être remplacé par le fils chéri de notre autocrate , bien convaincu que les nègres doivent être traités comme de grands enfants de la famille. On reprit les réseaux de Foccard et tout continua comme avant. Récemment, l'Empereur de la francophonie décida, dans ce haut lieu de la pensée politique qu'est la Baule, d'octroyer la démocratie à ses loyaux sujets noirs. Ses fidèles vassaux, acharnés partisans du parti unique décrétèrent aussitôt le pluralisme politique. A part d'épisodiques massacres dans les bidonvilles, le saint Empire romain francophonique est toujours solide.

En fait, il ne sert pas à grand chose de constater que les socialistes ne sont pas des socialistes. Cela était visible et prévisible avant 1981. Il n'est même pas nécessaire de s'indigner de voir que des réformistes se conduisent comme les pires des conservateurs, que la trahison est dans la nature de l'opportunisme quand il porte le nom de pragmatisme. "On fait ce qu'on peut" dit Rocard. Mais même de simples démocrates, des hommes qui n'ambitionnent nullement de changer la société ou de laisser un nom dans l'histoire par quelque grande entreprise, se rendent bien compte que, dans le cadre des institutions actuelles, LE POUVOIR EST IMPUISSANT. Concentré comme il l'est, protégé des vrais sentiments du public par toute une armature d'assemblées locales et régionales, où l'on se dispute une maigre manne sous l'oeil vigilant des préfets, il est tellement loin des citoyens, tellement assuré de sa survie dans le temps, tellement peu obligé de rendre des comptes, qu'il vit au-dessus des réalités, sans être affecté par elles, sans aucun devoir, sinon de donner de lui-même une image positive qui lui serve d'argument et de raison d'être, et de méthode pour faire oublier qu'il n'a ni la force, ni même la résolution pour s'attaquer à la racine des problèmes. Ce régime présidentiel tire tout son principe des humeurs et des calculs de celui qui "inspire" la politique, sans l'assumer complètement. Il a à sa disposition un gouvernement de valets, ou de "fusibles", qui sont là pour se salir les mains. On l'a bien vu lors de l'affaire Greenpeace. Le Président couvre l'ordre de couler un bateau et d'assassiner les dirigeants de cette organisation mais sa responsabilité n'est pas engagée et les institutions assurent son impunité.

Si cette question d'image est devenue si cruciale, si le cabinet de Rocard tient à jour pour ses visiteurs de magnifiques tableaux coloriés montrant les courbes de popularité (?) du premier ministre et du président de la république, c'est parce que ce régime qui, dans ses principes, se réclame de la démocratie, a si bien confisqué tous les pouvoirs qu'il est devenu, dans la réalité, une DEMOSCOPIE. Je crois que le mot est d'Enzensberger. Les élections sont rares, car les seules qui comptent, on l'a bien vu avec la période de "cohabitation", sont les élections présidentielles. Aucun pays au monde ne les sépare d'un tel intervalle, déterminé au début de la IIIe République, par le temps que les royalistes, qui espéraient en prendre le contrôle, croyaient nécessaire à la solution de la querelle entre légitimistes et orléanistes. Il suffit de voter deux fois pour en prendre pour quatorze ans !!! Cela ressemble plus à une condamnation aux assises qu'à un processus démocratique.

Or ces élections sont pendant sept ans l'enjeu des barons qui entourent le monarque. Il peut ainsi les jouer les uns contre les autres, les neutraliser quand bon lui chante, les tenir en haleine et les obliger à avaler toutes les couleuvres. On a ainsi, par la nature des institutions, une classe politique totalement asservie, où les coups de poignard dans le dos relèvent de la simple nécessité. On se souvient comment Chirac a d'abord trahi les gaullistes au profit de Giscard, puis a trahi Giscard à son propre profit et on voit comment les Seguin et les Pasqua le trahiront dès que l'occasion sera favorable. Submergé par le désir de voir son chef disparaître et en même temps par la peur qu'il ne le fasse pas au bon moment, le parti au pouvoir est déchiré par un affrontement permanent de ses grands barons qui mènent chacun leur politique, non pas dans le but de résoudre quoi que ce soit, mais dans celui de durer, d'affaiblir les rivaux et d'être en position, le moment venu, de leur porter l'estoquade. S'il y a politique politicienne, si les partis sont nécessairement réduits à n'être plus que des comités de soutien aux sortants, c'est parce que les institutions alignent les hommes au départ d'une course où à chaque pas ils croient jouer leur carrière. Un tel régime où un seul homme décide d'à peu près tout, y compris de nous mettre en guerre avec des peuples lointains, ne peut fonctionner que dans les circonstances où il est né, au service d'un homme providentiel dans les mains de qui une énorme partie des citoyens abdiquent leur part de responsabilité pour résoudre un problème qui les dépasse : c'était le cas de la guerre d'Algérie et du général de Gaulle. La république romaine connaissait cette institution par laquelle elle remettait tous les pouvoirs aux mains d'un homme chargé d'assurer sa sécurité en cas de crise très grave et de menace extérieure : cela s'appelait la dictature, était limité dans le temps et à la solution du problème. Nous nous avons une dictature, non pas d'un homme mais d'un régime, qui dure depuis 33 ans. Et de Gaulle était certainement plus démocrate dans l'âme qu'aucun de ses successeurs puisqu'il a démissionné quand il s'est cru trop peu approuvé. Mitterrand, bafoué en 1986, est resté bien calé sur son trône, assuré par la lettre de la constitution qu'il avait le droit d'exercer un pouvoir que la majorité des citoyens venait de lui retirer. Mais un pouvoir conservé à ce prix, tirant sa légitimité d'une vaste escroquerie de la volonté du peuple, ne peut être que l'apparence de lui-même, une gesticulation sans prise sur le réel. Résoudre un problème dans le réel obligerait à faire converger les volontés des acteurs, à leur reconnaître un poids social spécifique, que ni les institutions, ni le régime corrompu et clientéliste leur reconnaissent, à voir dans les différents interlocuteurs l'expression d'un pouvoir émanant de la base alors que la logique du système l'exclut, qu'il peut durer presqu'indéfiniment entre des élections lointaines, qu'il est sûr de gagner puisque l'opposition continue et continuera de se déchirer dans une grotesque guerre des chefs et que la présence même du Front national et du tabou artificiel que l'on entretient autour de lui exercent un chantage qui garantit ce déchirement. Le pouvoir est autonome, il n'a plus besoin de personne, il a avalé et digéré les partis de gauche, les syndicats, les intellectuels, la presse, non pas avec de l'argent, mais avec l'illusion qu'ils n'ont d'influence que par délégation, par la promesse que leurs dirigeants seront intégrés dans les cohortes présidentielles, que le Panthéon n'est pas loin, que le pouvoir les aime et les respecte. Mensonges, fariboles, prétentaines... C'est parce qu'il n'y a qu'un pouvoir suprême, de qui tous les autres découlent, qu'il n'y a plus de peuple dont il émanerait. Le peuple selon le conseil de Bertold Brecht aux dirigeants de l'Allemagne de l'Est, a été changé. Les citoyens ont été remplacés par une race d'humanoides encore mal connue, mais très étudiée, qui s'appelle les sondés. Les sondés sont parmi nous; pourtant, ils sont extrêmement peu nombreux, à tel point que nous n'en connaissons aucun dans notre entourage, que nous n'avons pas la moindre idée de ce qu'ils sont, mais la seule certitude est qu'ils parlent pour nous, décident d'avance pour qui nous allons voter. Les sondés s'expriment régulièrement sur des questions qui nous indiffèrent, ne parlent pas de ce que nous devrions dire, et entretiennent avec le pouvoir un rapport de complicité manifeste qui doit être bien agréable pour les gens du gouvernement. Les sondés sont, comme les clones du Meilleur des mondes, les citoyens parfaits de la Démoscopie.

L'existence immatérielle des sondés cache opportunément le fait que de moins en moins de gens vont voter, que les non-inscrits sont aussi très nombreux et que parmi ceux qui votent un nombre toujours croissant d'électeurs réels donnent leur bulletin à des groupes qui ne font pas partie de la logique institutionnelle, pour diverses raisons, comme les Verts et le Front national (qui pourraient bien atteindre le tiers des suffrages exprimés). On peut dire aujourd'hui qu'une assez nette majorité de citoyens de ce pays ne participe plus à l'entretien du pouvoir politique, que la base du système se réduit comme une peau de chagrin, que cet isolement fragilise tout l'édifice, déjà à peu près bloqué par ses conflits internes, et les contradictions qui procèdent de son impuissance. La République règne mais ne gouverne plus. Et tout cela provient, non pas d'une crise sociale particulière ou d'un état de l'économie qui serait alarmant, mais uniquement du fait des institutions de la Ve république, monarchie vieillissante, fondée sur l'idée que les citoyens sont des imbéciles qu'il convient de déranger le moins possible de leurs occupations besogneuses et mesquines, que le pouvoir est une chose trop précieuse pour le laisser traîner et qu'il faut donc le concentrer, le protéger des atteintes de la versatilité publique, de l'ambition des politiciens. Nous sommes en situation de blocage. L'ankylose gagne. La machine continue à ronronner, mais le bruit du ronron cache le ralentissement du mouvement.

En France, ce processus de vieillissement, d'arthrose institutionnelle est classique. On en a connu, depuis deux cents ans, plusieurs occurrences. Généralement les choses tournent mal. Ceux qui sont au pouvoir s'y accrochent, ignorant que la base sur laquelle ils s'appuient s'est dangereusement amenuisée, refusent de passer la main et de laisser d'autres forces politiques redessiner une nouvelle architecture du pouvoir. Il faut la violence, l'émeute, le grondement dans la rue, la défection de l'armée ou de la police, du sang sur les pavés. La crise est presque toujours convulsive, parce que sa solution intervient trop tard. C'est le chemin que nous prenons. Ce régime a montré qu'il était incapable de s'auto-réformer, qu'il n'a même pas le pouvoir de pratiquer sur lui-même les amputations qui s'imposent et la redistribution qui lui redonnerait la vie. L'anti-parlementarisme montant, la multiplication des "affaires" sont les signes superficiels de cette crise qui couve depuis plus de vingt ans et qui est beaucoup plus profonde. Le plus dramatique, peut-être, ce n'est pas la perspective de la violence, mais c'est l'absence totale d'alternative, de réflexion sur ce que serait pour ce pays un régime simplement démocratique, moderne, capable de respecter les citoyens et de leur laisser la part d'initiative qui assurerait leur consentement et leur participation à l'entreprise politique commune. En France, l'Etat existe, il est très puissant, solidement ancré dans la conscience et surtout l'inconscient de la population, mais le régime qui l'utilise et le chevauche vit retiré très loin, dans un empyrée inaccessible. On peut souhaiter l'éclatement de la crise pour les plaisirs qu'il procurerait, en ignorant toutefois de quoi les lendemains seraient faits. Si le régime s'effondrait, il tomberait sans doute à droite. Ceux qui voudraient éviter la conflagration devraient s'attaquer en tout premier lieu au changement des institutions qui paralysent les énergies politiques de ce pays.


EUROPE ET NATION


Pour les générations qui sont nés après la guerre, l'Europe a quelque chose d'une évidence. Le patriotisme cocardier n'est plus qu'un objet de dérision. On ne sait plus qu'il y a seulement quarante ans - une éternité - il fallait un visa, long à obtenir pour aller en Espagne et que les dames n'avaient pas le droit de se promener en bikini sur les plages, de l'ordre de l'archevêque. La généralisation des loisirs, l'influence uniformisante de la culture spécialement fabriquée pour les "teenagers", le rapprochement des niveaux de vies entre le Nord et le Sud de l'Europe, tout a concourru à unifier l'espace, à rendre interchangeables les commodités locales de la vie, à abolir les provincialismes, à rendre plus ou moins similaires toutes les grandes villes où les noyaux historiques ne sont plus bientôt que des coquilles vides, visitables à merci par des touristes, tous à peu près identiques, cherchant le même frisson donné par la même identité factice. L'Europe occidentale s'est faite une, matériellement, en coupant les peuples de leur passé et en fournissant à tous les mêmes services, la même consommation fondée sur un identique gaspillage, la même insipide soupe culturelle. Ceux qui ont grandi et vécu dans cet espace nouveau, retrouvant une liberté de circulation que l'on n'avait plus vécue depuis le Moyen Age, ont reconnu dans les autres habitants de l'Europe leurs semblables, leurs concitoyens, appartenant à un même monde, encore pourtant divisés en petits Etats qui se prétendent en marche vers un rapprochement unitaire. Nul ne pourra empêcher ces générations, de plus en plus influentes, de fixer un commencement à l'histoire autour de 1945 et de juger que les frontières, les Etats nationaux et leurs falbalas patriotiques sont un seul et même archaisme dont la raison d'être est de moins en moins clairement comprise. On ne conçoit plus de conflit interne à l'Europe qui déchaînerait des violences, mais on comprend que telle ou telle catégorie professionnelle demande des sauvegardes au fur et à mesure de la construction économique européenne. La citoyenneté européenne est déjà un fait culturel, avant qu'il soit un jour un fait politique.

Dans ces conditions, les lenteurs de la construction sont incompréhensibles. Le fait que les Etats n'aient à peu près rien abandonné de leur souveraineté, qu'ils éprouvent des réticences très fortes, non seulement à ce qui serait une marche en avant vers une Europe politique, fédérale ou autre, mais simplement à une Europe monétaire, montre qu'il n'est pas du tout certain que l'Europe se fasse jamais et que tout le chemin accompli en matière économique n'est peut-être qu'un suite d'arrangements du marché, d'accords patronaux, de règlementation de la concurrence qui ne mènerait nullement à un véritable gouvernement européen, considérant les nations comme des provinces d'un grand tout. On sait la méfiance de de Gaulle mais ses successeurs sont été seulement plus hypocrites, cramponnés qu'ils sont à leurs privilèges de gouvernement "souverain". Pourtant, l'indépendance des Etats européens est à classer dans les mythes à fonction commémorative. Après mille autres exemples, la guerre du Golfe a encore montré ce qu'il fallait en penser.

Le choix est pourtant simple : ou une collection d'Etats ridicules restant, dans le désordre, à la traîne des Américains, ou une Europe pourvue d'institutions centrales, largement dominée par les Allemands. Ils sont au centre, les plus nombreux, les plus puissants, les plus riches. Pour les Français que leurs gouvernements ont toujours bercé de l'illusion selon laquelle l'Europe ne pouvait être que plus ou moins françaises, la pilule pourrait être amère. Mais on ne voit pas ce qu'une politique réaliste aurait à gagner à poursuivre ces chimères. Dans sa réalité économique, l'Europe est déjà allemande. Cette situation est dans l'ensemble profitable pour tout le monde. Et si on voulait qu'elle ne le soit pas, on se préparerait sans doute à ce que dans cinquante ans elle soit japonaise. Il faut choisir.

Dans ce domaine, la classe politique française est particulièrement lamentable, timorée et par moment franchement ignoble, quand elle continue à exploiter, comme elle fait depuis des décennies, le système de culpabilisation de l'Allemagne pour ce qui s'est passé entre 1933 et 1945. Cette catastrophe a frappé tout le monde et les Allemands ont payé d'un prix énorme la bêtise d'avoir démocratiquement élu chancelier M. Adolf Hitler. Mais en 1991, lorsqu'après la guerre du Golfe, des voix s'élèvent pour demander une réforme des Nations Unies et suggérer, timidement, que la France, qui n'est pas une puisssance mondiale très impressionnante, cède ou partage son siège permanent au Conseil de Sécurité avec d'autres pays, comme l'Allemagne, on renvoie aussitôt les Boches à leurs études nazies. L'agitation du spectre hitlérien sert ainsi non seulement, comme on l'a vu pendant cette guerre du Golfe, à dépouiller l'Allemagne d'une fraction de ses richesses, ce qui n'est pas très grave aujourd'hui parce qu'elle en a, mais surtout à confisquer au profit de nos pantins nationaux une responsabilité internationale et un rôle diplomatique que rien ne justifie. Il n'est pas sûr qu'il soit très sage de traiter éternellement ainsi nos voisins d'Outre-Rhin. Leur patience pourrait un jour se lasser et la perspective de développer l'Europe de l'Est et le continent soviétique pourrait bien les détourner de continuer à être si gentils avec des voisins si malpolis et si revanchards. Après tout, ceux qui ont le plus souffert pendant la guerre sont, avec les juifs, les Polonais, les Yougoslaves, les Ukrainiens, les Russes,etc. Ils seraient plus fondés que nous à pratiquer envers 80 millions d'Allemands, nés pour la plupart après 1940, cette morgue que nous sommes bien les seuls en Europe à juger intelligente.

L'arrivée de Chirac aux affaires en 86, et sa volonté de chasser sur les terres électorales du Front national ont déclenché toute une agitation sur le thème de la nationalité. La gauche, ayant sur la question de l'immigration chaussé les bottes de Pasqua, ne put que se laisser aspirer dans ce tourbillon stupide. Pour des raisons parfaitement artificieuses, on se posait tout d'un coup la question de savoir qui était réellement français et s'il était convenable de donner la nationalité française dans telle ou telle circonstances. Ces graves questions, qui sont bien du ressort de l'Etat, n'ont pourtant strictement aucune portée réelle. Dans une société qui a appris, depuis le début du siècle, à accueillir, plutôt mal que bien, de gros contingents successifs d'étrangers, la couleur de la carte d'identité, si elle importe aux étrangers que l'on tracasse beaucoup, n'a aucun intérêt pour le reste des gens pour qui un étranger est un étranger, qu'il parle français ou patagon, comme un arbre est un arbre, qu'il les aime ou qu'il les déteste. Ces discusssions étaient d'autant plus surréalistes que nous sommes entrés depuis déjà pas mal de temps dans un monde où toutes les grandes métropoles hébergent de grandes quantités d'étrangers divers. C'est consubstanciel au développement économique. Même dans un pays lointain, insulaire et farouchement nationaliste comme le Japon, la tendance est la même. De plus, l'Europe donne des droits à certains de ces étrangers, qu'ils n'avaient pas auparavant. Dans une Europe qui se ferait véritablement, le fait d'être français serait enfin aussi important que celui d'être berrichon ou savoyard. Si nous disposions d'un régime politique qui pouvait regarder les réalités en face et traiter les problèmes, il abandonnerait tous ces pinaillages marqués au coin du chauvinisme et tâcherait de donner à l'identité européenne le contenu politique qu'elle ne risque pas d'avoir tant que le jeu de marionnettes conçu en 1958 continuera d'occuper le castelet national.


DES INEGALITES


Si les observatoires économiques qui dépendent du gouvernement, avec toutes les facilités qu'ils ont de trafiquer les indices, le disent - à savoir que les inégalités sociales vont s'accroissant depuis dix ans, c'est que ce doit être vrai, et peut-être même plus encore qu'ils ne l'avouent. C'est d'ailleurs parfaitement normal puisque c'est l'effet ordinaire du libéralisme, qui le justifie sans difficulté en disant que si, certes, une petite minorité s'enrichit plus vite que les autres, la masse de la richesse nationale s'accroît et que tous en profitent peu ou prou. Surtout prou.

Que la gauche arrivée au pouvoir fasse la politique de la droite, c'est aussi une constante de notre histoire parlementaire. Certains, ici, le savaient très bien en 1981 et, pour cette raison, ont vivement déploré les manifestations d'enthousiasme qui ont suivi l'élection de cette vieille canaille radsoc à la présidence. Il apparaissait, au lendemain du 10 mai 1981, que les espoirs de la plus grande partie des travailleurs, de l'ensemble des immigrés, de plus en plus menacés, et même d'une bonne partie du monde des cadres et des petits bourgeois, allaient être cruellement déçus. Lorsque la bourgeoisie qui détient le pouvoir réel passe la main à un partie de gauche, c'est pour anesthésier le mouvement de gauche et lui faire accepter, au nom des "nécessités" et des "grands équilibres" une politique devant laquelle il aurait regimbé si les conservateurs l'avaient faite.

Ce n'était plus l'Indochine, c'était le chômage. Aucun gouvernement ne pouvait se résoudre à dire au bon peuple que la nature même du chômage avait changé, que le temps du plein empoi et des formules keynesiennes était révolu parce que les nouvelles techniques d'automation permettraient d'accroître presqu'indéfiniment la production sans augmenter la masse des producteurs, mais simplement en changeant leur compétence et la nature de leur travail. Non seulement la politique d'investissement devenait plus coûteuse, mais les emplois induits seraient peu nombreux. Tout ce que l'on peut faire, c'est développer le tertiaire, multiplier les activités stupides et inutiles, pour occuper les loisirs, abrutir les gens pour mieux faire passer la prise de conscience graduelle de leur inutilité sociale. Des chantiers nationaux, nouvelle version, sans le nom, et orientés, non vers la production ou l'aménagement, mais vers la régulation sociales : après tout, il faut quand même nourrir, vêtir, occuper des bataillons grandissants de chômeurs, dont une bonne part de très jeunes gens, pour éviter qu'ils se transforment en fléau social et qu'ils plongent leurs doigts sales dans un gâteau dont il est prévu qu'ils n'auront que les miettes : inéduqués transformés en éducateurs des rues, chômeurs transformés en flics pour chômeurs et appelés "vigiles", prolétariat du sport, TUC et autres simulacres de travail, pourvus de simulacres de salaires.

Cette vérité n'est pas bonne à dire. Quel homme politique pourrait dire franchement : le chômage, on s'en fout, on n'y peut rien, allez aux Restos du coeur et foutez-nous la paix. Pourtant, ils le pensent tous, sans la moindre exception. S'il y avait une solution, ça se saurait. Elle ne pourrait se trouver que dans un protectionnisme que le reste du monde ne permettrait pas. Nous sommes dans la concurrence capitaliste et son effet, normal, historiquement constant, est d'éliminer les activités qui ne sont plus assez rentables. Des pans industriels entiers ont été ainsi emportés depuis la guerre, les produits étant fournis par les industries étrangères à moindre prix C'est la concurrence politique qui interdit, comme suicidaire, l'aveu de cette situation qu'il convient, dès lors, de travestir en se dotant de "programmes de lutte contre le chômage", série de sparadraps que l'on colle maintenant les uns sur les autres.

Une partie des responsabilités est d'ailleurs renvoyée aux travailleurs eux-mêmes à qui l'on reproche de ne pas être "formés", adaptables aux techniques nouvelles, ou peu prompts à déménager pour aller chercher fortune ailleurs. Il est vrai que l'enseignement technique est une véritable catastrophe dans ce pays, si on le compare à certains de ses voisins, et en premier lieu à l'Allemagne, mais dans le passé il n'a jamais été un grand succès non plus. Autrefois l'apprentissage existait, dans l'artisanat bien sûr, mais aussi dans l'industrie. La relative stabilité de l'emploi permettait d'affecter aux vieux ouvriers chevronnés des jeunes à qui ils transmettaient la technique, les tours de main et la culture de l'entreprise. Aujourd'hui, l'instabilité de l'emploi et le soupçon qui pèse sur les ouvriers plus âgés d'être ou incapables ou réfractaires à l'introduction de nouvelles techniques met les jeunes qui arrivent dans leurs premiers emplois dans une situation totalement précaire, sans soutien, sans dispensateur d'expérience, sans garantie non plus qu'un effort de leur part leur assurera cette stabilité de l'emploi qui seule permet le plein investissement des forces de travail. La désyndicalisation, la disparition des cultures d'entreprise, la versatilité des tâches accompagnent, accélèrent cette mutation technique qui garantit maintenant à ceux qui voudraient entrer dans la production un risque de chômage qui atteint les limites du tolérable. Il n'existe pas de solution dans le cadre de l'économie libérale, telle qu'elle se pratique aujourd'hui. Certes, c'est une période qui peut un jour se terminer, il n'y a pas d'éternité pour un système économique, mais si cette situation n'affecte pas gravement la machine économique qui, dans tous les cas, a toujours considéré les travailleurs comme des quantités interchangeables, l'effet social est profond, corrosif, porteur de potentialités d'explosions. Le monde ouvrier disparaît, le monde paysan recule très vite, qu'est-ce qui les remplace ? Des techniciens supérieurs et des aménageurs de paysages ? C'est là, proprement, le domaine où le pouvoir pourrait ou devrait intervenir. Il ne peut rien changer au rythme d'introduction des robots et des ordinateurs dans les processus de fabrication, mais les tensions sociales qui en découlent, il pourrait les traiter par des moyens politiques. Même la droite comprendrait tout l'intérêt qu'il y aurait pour elle à ce que la gauche puisse désamorcer les bombes que l'évolution économique, inévitable, pense-t-elle, est en train de poser à la base de l'édifice social.

Or ce gouvernement de socialistes, ou de socio-démocrates, comme certains d'entre eux souhaiteraient s'appeler, fait tout le contraire. A part quelques gestes symboliques, à buts électoraux, il oublie complètement le social. Il se comporte comme les plus réactionnaires des gouvernements de droite. Content de tenir les leviers syndicaux, au bout desquels il n'y a d'ailleurs plus rien qu'une étique et silencieuse bureaucratie, il est comme anesthésié par sa propre anesthésie. Il ne se connaît comme ennemis que les paysans qui enragent de disparaître et quelques casseurs de banlieue. Assuré de sa longévité (il faut bien encore dix ou quinze ans pour que la droite se recompose et s'unifie), il peut sans inconvénient, et sans avouer l'étendue de ses impuissances, battre l'estrade et diviser le social pour le faire passer tantôt pour de l'économique, et donc hors de sa portée, ou du culturel, et donc une question de simple marchandise, ou encore du local,et donc s'en décharger sur les pouvoirs intermédiaires qu'il a créés pour donner un jouet aux notable et les dissuader de venir à Paris se mêler de ce qui ne les regarde pas (politique dite de décentralisation). Après moi le déluge, pense toujour un président de la république et, en attendant, les bombes à retardements continuent à tictaquer.

 

6 mai 1991


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