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SERGE THION

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LE POUVOIR PALE

ESSAI SUR LE SYSTEME SUD-AFRICAIN
(1969)

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EDITIONS DU SEUIL
27, rue Jacob, Paris VI
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| Table des matières |

 De toutes les formes modernes de l'oppression, bien peu sont absentes d'Afrique du Sud, où elles forment un dispositif ramifié au profit exclusif d'une minorité ancestralement attachée aux privilèges de sa couleur blanche.

Ce livre commence par retracer l'Histoire du pays, l'installation des colons hollandais, la crise des sociétés africaines et la mainmise britannique.

Par le jeu de ces éléments, allait très tôt se fixer la forme d'un pouvoir européen fondé sur la ségrégation et l'exploitation de la main d'oeuvre ainsi que des terres africaines -- pouvoir que l'industrialisation n'a fait que renforcer.

Serge Thion en analyse les structures économiques, les rouages politiques et les grands thèmes de son idéologie, la cohérence réelle de ses manifestations.

Il décrit aussi comment les Africains répondent à ce pouvoir par diverses formes d'aliénation et d'opposition. Mais la mise en cause d'un système d'oppression totale ne peut être que radicale; pour le détruire, soutient l'auteur, les Africains n'auront que le feu et le sang.

 Serge Thion: né en 1942, a fait à Paris des études de sociologie et d'anthropologie; il collabore occasionnellement à certaines revues.

 L'Histoire immédiate, collection dirigée par Jean Lacouture

Imprimé en France 2-69 -- © Editions du Seuil, 1969.

 

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Avant-propos


Le kaléidoscope des images quotidiennes. D'énormes blindés se vautrent dans la boue de la rizière; auprès d'eux s'affairent quelques insectes: des hommes lourdement casqués et armés, sales. Là-bas, près du rideau d'arbres, partent des rafales sèches. Les monstres pataugent et renâclent, les hommes courent. Quelques flocons blancs dérivent devant les arbres. D'ou vient cette image? Du Vietnam Et celle-ci qui montre un groupe de Noirs, sous les hautes futaies tropicales, qui font l'exercice avec des bâtons; ils plongent, rampent, tirent. Celle-ci vient de Guinée, de la Guinée qui se libère par les armes de la domination portugaise. Et celle-là? un groupe d'hommes barbus qui astiquent des armes dans la forêt, Venezuela, Colombie ou encore ailleurs?

Et cette autre? Dans une allée, à perte de vue, des baraques toutes semblables, le soir. Furtivement un Africain pénètre dans l'un de ces baraquements anonymes; réunion clandestine; on parle, on organise, on se sépare rapidement à cause des rondes. L'image est inconnue. C'est Soweto, l'immense faubourg de Johannesburg, Afrique du Sud .C'est parce que l'image ne montre pas d'armes qu'elle est à peu près inconnue. Et pourtant où, dans le monde, pourrait-on trouver injustice plus massive, plus ancienne, plus violente?

Il y a, d'un côté, les mots qui soulèvent encore les tièdes passions de la foule européenne: fascisme, racisme, colonialisme, paternalisme; ils portent tous une marque verbale. De l'autre cité, la réalité est grise et poussiéreuse sous la luxuriance des végé[6] taux et la chaleur du soleil: des hommes noirs ont peur, font peur; un monde de la peur pâle et de la peur foncée. Des Blancs clôturés, fossilisés, hargneux; des Noirs qui travaillent comme des forçats et qui vivent dans la honte. Les Noirs ont la haine au ventre et les Blancs le fusil à la main. L'explosion peut se produire d'un jour à l'autre mais on n'en parle pas.


Il faudra bien, un jour pourtant, que se découvre le scandale: la bienveillante complaisance que le gouvernement français prodigue à l'Etat raciste d'Afrique du Sud. La France est la seule des grandes puissances qui continue à vendre des armes à Pretoria: des canons, des blindés, des avions à réaction, des hélicoptères de chasse, le même genre de matériel que les Américains emploient au Vietnam. Nous n'avons aucun détail. Nous savons simplement que ces ventes s'effectuent sous le contrôle direct du gouvernement français, celui-là qui parle d'indépendance et de liberté du Tiers Monde Au-delà de ces paroles mielleuses se révèle une complicité sordide, fondée sur la possession de l'or, sur la solidarité blanche et sur l'esclavage des Noirs. Le gouvernement français maintient une épaisse couche de silence autour de ses relations avec Pretoria, et ce silence a des complices, volontaires ou non.

Il y a la complicité des milieux politiques dirigeants et des grands milieux d'affaires, où le lobby sud-africain de Paris est aussi efficace que discret. Il y a la complicité volontaire des journalistes qui mentent par opportunisme: relisons quelques séries du Figaro ou certaines dépêches de l'A F P Il y a la complicité involontaire des "personnalités" de l'opposition parlementaire, incapables d'informer l'opinion publique, par incompétence et par paresse. Cette lâcheté politique se révélera le jour où le fracas de l'explosion sud-africaine remplira les premières pages des journaux. On votera d'impuissantes motions. Mais on peut faire quelque chose aujourd'hui: cesser, ou faire cesser, la vente des armes à Pretoria, et cesser de commercer avec l'Afrique du Sud. Cela n'offre aucune difficulté pratique.

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Mais ce livre ne prétend pas fournir une ligne d'action pour lutter contre l'apartheid. L'auteur a cru bon d'indiquer d'abord son sentiment personnel et d'affirmer à la fin, dans la quatrième partie, des positions qui lui semblent souhaitables. Le corps du texte n'a pas d'autre ambition que d'être une analyse objective et globale de la situation actuelle en Afrique du Sud. Ce pays fait certes l'objet d'une abondante littérature, de qualité souvent médiocre et d'accès plus ou moins facile. Quelques efforts de synthèse ont été présentés sans qu'ils emportent toujours la conviction du lecteur au fait. Les informations restent ainsi disparates et inutiles. Les images les plus simplistes circulent, sans bienfait pour quiconque.

Nous avons donc repris l'essentiel des données disponibles et tenté de décrire l'appareil et le fonctionnement du pouvoir des Européens, concept dont la place centrale est donnée par l'évidence de l'analyse. Le matériel s'organisait alors comme suit: une première partie allait retracer la mise en place des éléments successifs, les premiers états du système, ainsi que l'évolution des premiers conflits que le heurt des puissances allait nouer. En même temps que les tendances devaient être décrites, une assez grande quantité de données devait y trouver place afin d'annoncer celles qui, réduites au minimum, allaient servir à étayer la seconde partie.

Celle-ci abordait l'analyse du système du pouvoir en mettant à nu les ressorts qui le fondent, c'est-à-dire la production économique et les multiples processus qui s'y imbriquent (production, distribution, rétribution, propriété). Sur ces fondements assurés pouvait alors se découvrir la pyramide du système politique où l'idéologie et la pratique, souvent mal mariées, se conjuguent pour assurer par le truchement des tensions et des conflits la circulation d'un pouvoir qui garantit la rentabilité du système tout entier. La troisième partie n'était alors qu'un contre-jour: la contestation de ce pouvoir, contestation que signale déjà la déstructuration sociale que son usage implique. Des modalités diverses, nous retenions surtout les idéologies en raison de leur meilleur accès méthodologique. Cette contestation, [8] là comme ailleurs, est elle-même pervertie sur ses franges par l'effet du pouvoir qui tente de la retourner contre elle-même.

Afin de simplifier l'exposé et les démonstrations, nous avons pris le parti de ne prendre en considération, de ce côté, que la situation des Africains. Celle des Métis et des Indiens, moins nombreux, est intermédiaire; la différence de position n'est évoquée que si elle est significative. De plus, nous n'avons pas intégré la question des anciens protectorats anglais, ni celle du Sud-Ouest africain, dont nous avons rendu compte par ailleurs. Nous sommes assurés qu'aucun élément structurellement nouveau ne pouvait en ressortir, et que ces territoires sont le lieu de l'extension du système.


Certains s'étonneront de ce que l'auteur n'ait pas séjourné dans le pays. L'eut-il fait qu'il n'aurait certainement pas pu mener à bien les recherches voulues en raison des tracasseries policières. Au demeurant, d'autres ont voyagé et raconté ce qu'ils ont vu; on pourra se reporter à ces témoignages. Nous avons compulsé une assez considérable documentation, ce qui explique le lourd appareil bibliographique dont nous avons dû nous entourer.

Les débuts de cette recherche firent l'objet, dès 1963, d'un travail collectif de documentation et de discussion qui regroupait principalement Ulrich Billerbeck, Jean Mettas, Jean-Louis Péninou, Henri Stern et Dan Sperber. Nous voulions un ouvrage collectif, mais les circonstances en décidèrent autrement; je souhaite que chacun d'eux retrouve, au fil des pages, un peu de son apport. Il reste que cette recherche commune était une entreprise parmi d'autres qui la précèdent et qui lui succèdent; la liste est loin d'en être close.

Dans le cadre universitaire, j'ai bénéficié du soutien fort efficace du professeur Georges Balandier, qu'il soit ici remercié; le professeur Max Gluckman, de Manchester, a mis à ma disposition son immense érudition. Mais il importe que les erreurs soient à moi seul imputées, et les critiques adressées.

De nombreux Sud-Africains m'ont guidé. Je n'en citerai que deux: Mazisi Kunene et Breyten Breytenbach, l'un Zoulou, poète et militant, l'autre Afrikaner, peintre et poète. Leur amitié est la chose la plus précieuse que j'aie retirée de cette longue confrontation avec l'Afrique du Sud. Puisse ce pays être un jour à leur image.

 

Je remercie encore ma famille pour l'aide matérielle qui m'a permis d'achever le manuscrit. et Nelcya pour tout ce que je lui dois.

Mai 1968.


Table des matières

 

Avant-propos

Rappels liminaires | 25 K |

-- Géographie

-- Peuplement

-- Lexique

I. La mise en place

1. Bourgeois et compagnie | 65K |
2. Les royaumes combattants. | 53K |
-- Le Mfecane.
-- La fin de la puissance zoulou.
3. L'irrémédiable convergence. |46K |
4. La sédimentation. | 74K |
-- L'érection de la barrière.
-- Le renforcement de la suprématie.

II. LE SYSTEME DU POUVOIR.

 
5. Le pouvoir économique. | 132K |
-- Le système économique.
-- L'objet du pouvoir économique.
-- Le lieu du pouvoir économique.
-- Les effets du pouvoir économique.
 
6. Le pouvoir politique | 1 -114K | 2 -93K |
-- Le système politique.
-- Le système idéologique.
-- La politique du système.

III. LA CONTESTATION DU POUVOIR.

7. Le champ de l'aliénation. | 56K |
-- La déconstruction sociale.
-- L'apprentissage de la ville.
8. Les réponses idéologiques. | 100 K |
-- L'idéologie inverse.
-- L'idéologie adverse
-- Vers la bourgeoisie?

IV. PROBLEMES DE LA LUTTE DE LIBERATION. | 30K |

 

Bibliographie (à venir)

Index

Carte (à venir)

Tableaux---- I. Répartition des groupes. | 9K |


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